Correspondances XXXI

Cher,

Les êtres qui nous sont chers occupent l’espace de la plénitude et dans les touchers de leur complicité, nous sommes à les vivre sans perdre un seul des fruits de leur beauté. Alors, le silence est une véritable grâce, et l’amour fait succomber tout ce qui n’est pas amour. Eux nous apprennent, eux, dans leur patience, leur constance, leur présence, et ils nous donnent aussi à l’essentiel. Ils sont nos floraisons et ils sont aussi notre abandon. Auprès d’eux, nous avons suscité un monde, y compris à notre insu et nous les remercions. Ils sont autant de prétextes et de gestes pour être, auprès d’eux, et même éloignés d’eux. Ils ont dormi dans le bercement de nos bras et chauffer nos corps de leur cœur. Un être heureux est dans le pur moment et n’a besoin de rien. Alors que peut-il de plus ? Il a vu en lui tous les concepts et toutes sortes d’idéologies disparaître. Le monde nouveau est un monde créatif qui n’a aucune béquille pour apparaître, aucun doute pour avancer, aucune référence pour réussir. Quelle est cette possibilité à laquelle nous goûtons ? Quelle est donc cette émergence que rien n’atteint ? Quelle est cette force aussi qui nous unit ? Quelle est donc cette relation qui nous enrichit et nous délivre du faux ? Cher aimé, en ces moments de confinement, la vie s’observe sereinement, sans peur, sans projection, se découvrant chaque fois nouvelle. Sommes-nous parvenus à nous détacher de tout ? Sommes-nous parvenus à une terre intérieure totalement vierge et qui nous offre enfin la certitude ? De quelle certitude parlons-nous ? Voyez, les gens marchent encore dans la ville qui n’est décidément pas déserte. Dans nos campagnes et vallées, la vie n’a pas changé et les êtres que nous croisons sourient avec amour…

Je vous rejoins dans un moment.

Votre B.

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Hérésie 異端 (Yìduān)

Du burin des estropiés
Des roches calcinées
Des éventrements charriés
Des puanteurs venues du fiel vengeur
Des meurtrissures équivoques
Du pompeux à l’obscur
Des ravins sinueux et glauques
Quand la gloire est un pourrissement
Sur les enchevêtrements noueux
Des combinaisons purulentes

Des âmes dépravées
Dont la damnation évidente
Poursuit inlassablement
La vénale acidité,
Du heurt de l’amnésie,
Mais quand les temples
Deviennent l’hérésie
Alors annonce au monde
La fin immonde
Des tentacules de l’hypocrisie
Des veules supercheries
Et quand les cœurs mûrissent
Sous les vestiges de l’aspiration
Quelque part, il n’est plus de leurres
Et dans les ténèbres brillent
Les visages émaciés par les larmes
Quand de l’égoïsme charognard
S’inverse le sens et la lueur
Devient beaucoup plus qu’un espoir,
Le véritable bonheur.

Les voix souterraines

Que de voix souterraines
Enterrées par les flots
Que de voix hurlantes
Saisies par les clameurs souveraines
Que de voix désarmantes
Dans l’oppression aveuglante
Que de germes en latence
Pour te rencontrer
Et que de putrides arrogances
Dans les mers déchiquetées
Mais que de fausses semblances
Qui tuent nos enfants

Et que de vaines paroles
Qui suffoquent d’avoir trop parlé
Coupables d’ignorances
Subversives à souhait
Voulant boire au vin d’innocence
Que de voix qui me hantent
Qui se sont effondrées
Dans les méandres
Insoupçonnées

Et que de voix qui me disent
Les douleurs de l’incohérence,
Quand la nuit est à tomber
Et que viennent les présages
Et que chantent nos âmes
Dans le cœur de l’aimé,
Sans être plus désarmés.

Villes profondes 深城市(Shēn chéngshì)

Sur certains frontons
Quelques ricochets :
Nous n’avons pas oublié,
Elle vient,
La réalité
Du champ cultivé
Alors cultivons,
Quand nous saisissons,
Les éplorés,
Qui vont
Chacun en leur monde
Comme se faisant la promesse
Sur les trottoirs
Des villes profondes
Quand le sommeil
Fait de nous des esclaves
Mais nous voyons ces ricochets
Sur l’eau faire des ondes
Et nous n’avons jamais oublié
Les pensées butinées
Qui font ces papillons
Et des gravités du monde
Nous n’avons pas oublié
Puisque nous sommes
Ici, et le regard dans le regard
Nous sommes à nous aimer.