Correspondances XXII

Cher,

Aujourd’hui, dans ce froid presque neigeux, quand les montagnes frissonnent de ne pas avoir leur blanche vêture, j’ai marché. Je faisais attention de bien me tenir droite, vous savez, à cause de la conversation que nous avions eu hier soir, comme aspirée par le ciel. J’ai croisé quelques personnes dans la ville, comme si elles étaient à dormir tout en marchant. Sont-elles si malheureuses ? Je n’ai jamais compris ces tristesses peintes sur le visage à l’image d’horribles masques. Que cachent-ils donc ? Une grisaille que des lèvres rouges rendent plus blafarde. Est-ce l’hiver, est-ce la vie ? Il peut nous arriver toutes sortes d’événements, la vie peut même nous sembler longue, et pourtant, que se passe-t-il alors qu’un oiseau vous surprend par son envol ? Le ciel descend jusqu’à votre bouche et vous courtise. Oui, l’on pourrait pleurer jusqu’au bout de la nuit, et après ? Quelle est donc cette parodie de vie qui s’épuise presque hideusement avant même d’avoir jamais vraiment fini? Après tout, à voir les passants, on se surprend à ne pas être seul, mais plutôt peuplés d’indicibles boutons de petites perles fleuries ; on se surprend d’avoir vécu ce monde avec constance ; ou bien avons-nous seulement été épargnée par une certaine misère mentale ? Pourquoi le froid de l’hiver qui brise les os fragiles des va-nu-pieds et le bout des orteils ne leur enlève-t-il pas le sourire ? Mon père, dont la famille s’était appauvrie durant la guerre, avait passé de longs hivers pieds nus, alors qu’il était enfant. Combien de fois lui ai-je pris les mains, quand il rentrait du travail, et les lui ai-je massées alors qu’elles étaient gercées par le froid ? Mon petit papa, viens par ici, mon petit papa, viens par là. Et il souriait.

Votre B.

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