Les trois sœurs Brontë

Nous étions trois sœurs inséparables. Je « nous » appelais Les sœurs Brontë. Nous étions fatalement de grandes sauvages, presque jamais imperturbables. Nous avions collé nos fraternelles épaules, l’une contre l’autre et nous marchions dans les sentiers de la découverte. Ai-je su être une aînée ? Apprend-t-on à l’être ? Le sommes-nous par nécessité ? Au centre, souvent ma mère, ma très belle mère, nous regardait avec la vigilance d’une lionne. Me transmit-elle le sacerdoce ? Je n’étais pas d’apparence bien forte, et il m’arrivait souvent de m’évanouir, après mes trop grandes et solitaires promenades primitives. L’on me retrouvait assise sur une marche, agrippée à la rampe de l’escalier. L’on me soulevait et l’on me portait vers le lit. Je crus mille fois mourir. Puis, le lendemain, insatiable, je reprenais de plus belle mes escapades. J’aimais m’occuper de mes frères et sœurs. Je devenais le lutin, l’escargot, le loulou, le robot implacable, la marionnettiste (je façonnais toute seule ces petites choses étranges dans de vieilles chaussettes et j’écrivais des scénarios rocambolesques). Le spectacle se déroulait dans un petit placard que j’aménageais avec la complicité de mère. Je réinvestissais des lampes de chevet, des intercalaires transparents de toutes les couleurs et quand tout était prêt, je plaçais mes frères et sœurs, face à ce placard devenu féerie. Pour la musique, je faisais l’emploi d’un petit transistor. Je choisissais toujours la fréquence de musique classique. A l’adolescence, les trois sœurs Brontë aimaient à se retrouver ensemble et danser. Nous dansions sur toute sorte de musique et nous riions à gorge déployée quand nous faisions le rock’n’roll. Notre père nous avait appris le twist, le charleston, les danses de sa jeunesse. Le tango, la java, les danses hindoues : on ne laissait rien passer. Mais, je ne boudais pas la danse classique. D’ailleurs, c’était ma préférée ! Chacune d’entre nous inventions un ballet. Les yeux de mère brillaient. Pour elle, le bonheur était à son apogée. Comme nous avons ri, mes sœurs et moi ! Tous les jours, j’étais à inventer une merveilleuse histoire, à créer des mondes magiques avec plein de personnages. J’entrais si bien dans ces jeux que je me sentais planée, hors du monde. Tout était source de joie ! Tout était découverte ! Tout était enchantement ! (…)

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Peinture de Konstantin Razumov

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La nuit

Il nous souvient certains moments d’âpre conscience, évadés du rêve, crucialités de la nuit, près de la grande fenêtre du salon. La petite fille n’est pas vraiment une enfant, car la conscience est au-delà même de nos âges. Maintenant, elle le sait. Quand la conscience submerge l’être, il ne reste plus ni espace, ni enclos du temps. L’intense regard, le profond ciel de notre âme, vogue au-dessus de sa propre conscience. Ni question, ni énigme, ni même trouble : la réponse est aussi limpide qu’un éclair dans la nuit. Il s’agit d’une réminiscence, d’une synthèse de tous les âges, d’une goutte nacrée de la mémoire. Elle est aussi chaleureuse que la main d’un ami, peut-être, bien plus encore, car cette présence écarte tous les voiles de l’oubli. Il n’est aucune rébellion, aucun heurt, aucune espèce d’affrontement. Cette présence nous submerge, puis elle se met à parler. Son langage semble étranger et pourtant si familier. L’on aimerait se retourner et l’enserrer avec l’Amour d’un corps, bien piètre corps qui appréhende soudain un hors-espace illimité. Mais le cœur se met à rire, car le langage presque inaudible envahit le ciel de notre âme, puis, c’est la présence qui nous enlace. Cette nuit n’a plus aucun nom, n’a que son instant, uni seulement à la clarté. Celle-ci, ni ne heurte, ni ne contrefait les aspérités. Elle est la limpidité de l’âme retrouvée, la joie profuse de son dialogue intime, de son audible et sustenté enseignement. Oh ! la fenêtre n’est plus une fenêtre. Quel est donc ce scintillement perlé des larmes de la conscience ? Quel est donc cet épanchement, suinté de la force vive d’une vérité éclose à la pointe du jour ? De l’autre côté, la petite fille sourit à l’enfant et lui dit : Enfin, le monde se révèle tel qu’il est. L’aube des connaissances jaillit. Il a dit vrai…

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Peinture de Alla Tsank .

Bien-aimés

Suspendu à la rosée,
Le temps,
L’amour,
Les enfants s’aiment.

Suspendu au temps qui court,
Poème,
Vous retrouverai-je,
Mes bien-aimés ?

Suspendu à la perle,
Matin,
Où tout a commencé,
Mon rêve.

Estampe de Miyagawa Shuntei (1873-1914)

La grève

# أبو تمام de Kh.hosny

L’amour a parcouru une rive, puis a flotté au-dessus de la terre, comme hésitant, puis une nouvelle fois a fredonné un vieil air perdu sur l’écume blanche des vagues altières. Une main s’est levée, inlassable main, constante dans sa prière, et par simple boutade, s’est amusée de la mouette. L’oiseau s’est emparé de l’ivresse titubante de la jeune fille. Un coquillage dans la poche, offert, il y a bien longtemps par un pêcheur aux yeux bleus, les grains crissants de chaque algue sur sa peau. L’oiseau s’est envolé avec la petite fille dans la hauteur des nuages. Il y pleuvait quelques grises larmes et des rayons de fou rire. La mouette est une compagne peu commune et ses ailes s’étendent aussi loin que les bras de l’enfant. La voici qui valse dans le ciel et plus rien ne compte. C’est là-haut que l’on se sent le mieux dans la froidure du vent qui nous glace. C’est là-haut que le froid nous ranime et il y fait bon vivre étourdi de tournoyer à l’infini. Entends-tu mon cœur, ce cri sur la grève ? C’est un écho écorché de bonheur…

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Peinture de Jeremy Lipking

Liang 亮

Parfois, Māmā l’envoyait faire certaines courses à Qujing. Son estomac se nouait à l’idée même de faire un tel trajet en bus. Elle n’en faisait rien paraître, sinon Māmā en aurait éprouvé de la peine. Celle-ci lui passait autour du cou la bandoulière d’un petit sac en cuir qu’elle faisait glisser à l’intérieur de sa tunique et qu’elle coinçait dans la ceinture du pantalon. C’est là que Māmā cachait l’argent des courses. Le bus était souvent bondé. Des femmes, des enfants, quelques paysans et même des poules et des canards faisaient partie du voyage. Les visages étaient mornes et elle baissait la tête pour n’accrocher aucun regard. Quelques fois, un agent montait et la petite fille sentait son cœur battre un peu plus vite, comme si inconsciemment elle se sentait prise en faute. A la fin du trajet, sa tante Hui l’attendait. Elle la menait dans une drôle de maison perchée très haut. Ensuite, toutes deux faisaient les courses. Sa tante Hui insistait pour qu’elle reste passer la nuit avec ses cousins, mais elle courait à la station de bus pour attraper le dernier en partance pour le village. Embrasse toute la famille pour moi. A la prochaine et merci pour tout, ma tante ! lui lançait-elle toujours avec un petit air entendu. Une fois installée dans le bus, chargée de son sac à dos empli de provisions, elle respirait un bon coup, fermait les yeux et essuyait une larme. Je n’aime pas les grandes villes, Liang, oh ! je n’aime pas du tout les grandes villes. Une journée loin de toi, Liang, une seule journée est pire que toutes les tourmentes de la terre entière.