Le caillou

Le caillou éclot telle une fleur. Celle-ci apparut sous la forme d’une rose. Or, le caillou s’émut d’avoir recélé semblable fleur. A la pointe du soulier, une minuscule ballerine, l’air se suspendit. L’on n’entendait rien des kilomètres à la ronde. Le regard se posa sur ce caillou qui se mit à parler à la jeune fille. Il changea de proportion, s’étendit partout. Me vois-tu ? interrogea-t-il. Le cœur de la jeune fille battait très fort. Elle avait toujours entendu l’appel des éléments, ceux des objets et même ceux des animaux. Tout de la vie lui semblait être un regard et celui-ci avait la puissance du langage. Elle n’était pas étonnée, mais elle ressentait en son cœur une exponentielle extase. Quelle pure merveille ! Lors qu’elle tendait les mains, cela la caressait. Les craquelures automnales libéraient les effluves de la terre. Ces senteurs la submergeaient et la vie se mettait à danser. Elle remercia le caillou, la rose et toute la puissante manifestation. Tout venait de ces roches qui s’humectaient de verdure ; tout venait de ces troncs d’arbres qui demeuraient immobiles et imposants. Plus loin, à des lieux inexprimables du temps, l’Arbre lui confia cette sagesse : Ne t’attache pas à ce qui passe ! L’écho retentit longtemps. Il marqua la jeune fille d’une empreinte indélébile. Les feuilles sont l’image vivante des cycles. Efface les feuilles, ne reste que le tronc. Puis, efface le tronc ; ne demeure plus que son image ! Puis, efface l’image ! Car, ton cœur vibre encore par elle. Efface donc les sensations ! Ne demeure plus qu’un lien entre toi et l’Arbre. Tel est le secret.

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Peinture de Nicholas Hely Hutchinson

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Les trois sœurs Brontë

Nous étions trois sœurs inséparables. Je « nous » appelais Les sœurs Brontë. Nous étions fatalement de grandes sauvages, presque jamais imperturbables. Nous avions collé nos fraternelles épaules, l’une contre l’autre et nous marchions dans les sentiers de la découverte. Ai-je su être une aînée ? Apprend-t-on à l’être ? Le sommes-nous par nécessité ? Au centre, souvent ma mère, ma très belle mère, nous regardait avec la vigilance d’une lionne. Me transmit-elle le sacerdoce ? Je n’étais pas d’apparence bien forte, et il m’arrivait souvent de m’évanouir, après mes trop grandes et solitaires promenades primitives. L’on me retrouvait assise sur une marche, agrippée à la rampe de l’escalier. L’on me soulevait et l’on me portait vers le lit. Je crus mille fois mourir. Puis, le lendemain, insatiable, je reprenais de plus belle mes escapades. J’aimais m’occuper de mes frères et sœurs. Je devenais le lutin, l’escargot, le loulou, le robot implacable, la marionnettiste (je façonnais toute seule ces petites choses étranges dans de vieilles chaussettes et j’écrivais des scénarios rocambolesques). Le spectacle se déroulait dans un petit placard que j’aménageais avec la complicité de mère. Je réinvestissais des lampes de chevet, des intercalaires transparents de toutes les couleurs et quand tout était prêt, je plaçais mes frères et sœurs, face à ce placard devenu féerie. Pour la musique, je faisais l’emploi d’un petit transistor. Je choisissais toujours la fréquence de musique classique. A l’adolescence, les trois sœurs Brontë aimaient à se retrouver ensemble et danser. Nous dansions sur toute sorte de musique et nous riions à gorge déployée quand nous faisions le rock’n’roll. Notre père nous avait appris le twist, le charleston, les danses de sa jeunesse. Le tango, la java, les danses hindoues : on ne laissait rien passer. Mais, je ne boudais pas la danse classique. D’ailleurs, c’était ma préférée ! Chacune d’entre nous inventions un ballet. Les yeux de mère brillaient. Pour elle, le bonheur était à son apogée. Comme nous avons ri, mes sœurs et moi ! Tous les jours, j’étais à inventer une merveilleuse histoire, à créer des mondes magiques avec plein de personnages. J’entrais si bien dans ces jeux que je me sentais planée, hors du monde. Tout était source de joie ! Tout était découverte ! Tout était enchantement ! (…)

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Peinture de Konstantin Razumov

La forêt de l’enchantement

Le fait de considérer la vie comme une gigantesque conque de verdure, incluant toutes les couleurs connues ou inconnues à ce jour, considérées, non pas comme les simples représentations d’un énorme nuancier de ton, mais plutôt comme un langage complet et infini, donne une dimension cryptuaire qui nous émerveille et nous tient permanemment en éveil. Un éveil au seuil de l’éveil. Une approche au seuil de l’approche. Un commencement au seuil du commencement.

Emily Kaitlyn, que j’appelle ainsi depuis le début de notre rencontre, sans pouvoir dissocier son nom de son prénom, m’apprenait à entrer dans les sens cachés les plus invraisemblables. Elle ne cessait de me pousser dans mes retranchements, et quand même j’avais cette tendance à m’effacer en elle, elle ne désirait jamais que je m’arrête à sa personne. Dépasse-moi, va au-delà de moi, ne me vois plus, déclarait-elle avec une force qui me donnait le vertige. Je ne comprenais pas ces injonctions. Tout cela me laissait longtemps perplexe.

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Correspondances XLIII

Très cher à mon cœur,

Réenchanter le monde ne veut absolument rien dire. C’est en nous que le monde est enchanté. C’est bien en nous qu’il est éclairé, car notre regard ne vient pas de l’extérieur, mais bien de notre cœur. Il y a quelques jours, j’écrivais à une très grande amie, une amie plus âgée que moi de près de vingt ans, Martha, avec qui je vis un lien très profond, au-delà des mots, au-delà du temps, au-delà même de l’espace et Martha qui traversait une phase quelque peu houleuse en est venue à relire nos entretiens ponctuels. Nous avons effectivement beaucoup parlé, beaucoup partagé toutes ces années, et comme Martha fait partie de cette génération qui a appris la sténo, elle a méthodiquement inscrit sur des petits carnets nos dialogues. Je ne le savais pas. Mais elle n’a jamais perdu aucun de nos échanges. Il faut dire que Martha est quelqu’un de très engagée dans la voie spirituelle et son parcourt est d’une telle et rare intensité. J’ai toujours été étonnée de notre attachement mutuel. Ne l’ai-je pas vénérée par moment, comme l’on vénère la lumière ? Si elle a considéré nos propos comme capitaux, je puis affirmer que mon amour pour elle est un des plus grands cadeaux que j’ai reçu dans la vie. Je l’ai évoquée dans certains de mes écrits (car, oui, il faut vous le dire, Emily Kaitlyn existe bel et bien), et notre compagnonnage est si fabuleux qu’il peut sembler incroyable. Nous avons ensemble parlé de l’enchantement perpétuel du monde, non pas en tant que société, mais en tant que puissance du vivant. Pour celui qui sait voir, la vie est un véritable conte de fée. Une fois que nous entrons au cœur des choses, la vie est un parcours inouï de sens, de merveilles, de beauté. Même au milieu des tourmentes, il n’est plus aucune tourmente. Pourquoi ?

Réenchanter le monde signifierait que celui-ci aurait perdu de son pouvoir enchanté ? Alors, il faut s’être éloigné considérablement de cette réalité pour ne pas avoir vu que le monde nous enchante, ici, en nous, ailleurs, partout. La vie est plus intelligente que l’on veut bien l’admettre. La vie est sagesse, beauté, force, lois, organisation et l’homme est lui-même un enchantement étonnant. Je n’entrerai pas dans les menus détails de notre échange, Martha et moi, mais nous savons, avec cette complicité infaillible que nos âmes fécondent jour après jour la rencontre avec le Seigneur de ce monde. Il nous en a laissé des traces ainsi que l’empreinte intelligible qui est l’enchantement même.

Votre B qui vous serre fort tout contre elle.