Correspondances LIII

Très cher,

Ne rien posséder, c’est sans doute n’avoir jamais cru que nous nous appartenions. La liberté réside dans le fait de ne pas projeter en ce monde ce que nous croyons être notre réalité. Vous me dites que celle-ci ne dépend ni de notre opinion, ni de nos pensées, ni même de notre éducation. Vous me répétez assez souvent que nous ne venons pas égaux en cette vie. Vous me précisez qu’il ne s’agit pas d’une lecture sociologique, qui demeure, malgré tout, bien superficielle. Vous ajoutez : si l’on prend la peine d’observer, nous voyons bien que nous sommes foncièrement différents. Je vous écoute attentivement, car, je n’imagine pas une seule seconde vous opposer mes impressions. D’emblée, je sais que je dois écouter et attendre. Attendre que cela résonne en mon être. A l’âge de treize ans, j’avais débuté un journal intime. Quand je l’annonçai à mon amie Carole, cette dernière me déclara avec sa familière propension à tout réduire : Ce n’est pas très original. Tout le monde tient un journal intime. Je demeurai coite. Elle avait sans doute raison. Néanmoins, je savais que nous avions tous notre singularité. Mon journal ne sera pas celui d’une ou d’un autre, me suis-je dit. Il était certes mon confident, mais surtout un support précieux pour aligner mes pensées, celles-ci s’inscrivant dans une quête concise et introspective, qui avait débuté depuis mon enfance. Il s’agissait, avant tout, de rendre visible un fil conducteur, celui d’un chemin de vie. Ne pas être comme tout le monde, ne relève pas d’une volonté propre.

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Ecriture

Je cherchais l’écriture,
Plongeai dans l’abîme :
Les mots se mirent à parler.

C’est elle qui me trouva et me façonna. Elle cogna fort tout contre ma poitrine, et la coque s’ouvrit dans le plus grand des fracas. Je gravis une montagne, puis une autre. Je courais à travers la blancheur aveuglante, et j’allais dans l’encre noire de la nuit. Qui me guida ? Les mots furent des flèches et me transpercèrent. Il en plut un ciel, que dis-je, un univers ! Je cueillis les flèches et le carquois. Tous se transformèrent et devinrent les profondeurs d’un grand voyage.

L’homme de lettres

Emue par ses mots, j’aspirais à le rencontrer, car l’homme de lettres est forcément un homme d’esprit, me disais-je. Au-delà des mots, il y a l’homme. Peut-être ne savais-je rien de la vie et sans doute avais-je perdu tous les doutes, un à un, en cours de route. J’avais longtemps vécu comme une nomade, traversant telle une recluse, un monde au-delà du monde. Je ne l’avais pas prémédité. J’avançais ainsi sans autre but que de laisser la quête de vérité m’attraper et me mener. Je n’avais confiance qu’en elle. Je m’y abandonnais sans mesure. Mon âme était celle d’une archéologue, d’une fouilleuse, et même d’une aventureuse. Tout comme Rimbaud, j’avais jeté, très tôt, les livres dans les ruisseaux du commun pour plonger directement, sans bouée de secours, en plein océan. Les mains intérieures sont des fouilleuses inlassables, elles sont nos pensées qui s’envolent telles des multitudes d’oiseaux. Elles rêvent de vent du large et de mystère, mystère mystérieux, caché quelque part. Elles rêvent de questions et aussi de réponses. Les aspirations des uns et des autres me semblaient bien petites comparées à l’étendue magistrale des possibilités infinies de l’être. Quand donc ai-je commencé à comprendre cela en moi ? Sans doute sur les bancs de l’école. Sans doute qu’à force de rencontrer le vide et les schémas types, je me suis vue. J’ai vu que cela ne collait pas. Bien sûr, je m’élançais sur les routes de l’enthousiasme, même durant le temps que je passais dans les collèges et lycées où je fus enseignante. Je pensais qu’en donnant aux élèves le temps suspendu de la Question, je leur apprendrais à ouvrir les yeux. De grands yeux émerveillés. Les yeux de la surprise, les yeux de l’insolite. Certains sont devenus mes amis intimes. D’autres se sont rangés, telles de confortables boîtes. Avec mes élèves, j’entretenais des relations d’intimité, parce que je les voyais comme de merveilleuses créatures, des âmes enchantées. Je leur ouvrais ce champ. J’étais persuadée que tous les élèves pouvaient réussir, d’une façon ou d’une autre. J’avais établi une pédagogie, toute personnelle et fonctionnelle. C’était une réussite. Je donnais des cours bénévolement dans les quartiers défavorisés. Je ramenais ces enfants à la maison et outre de leur dispenser des cours méthodologiques, nous prenions ensemble un goûter et échangions durant de longs moments. (…)

***

J’avais oublié le monde et les vautours. Je ne le voyais pas. Avait-il fini par disparaître ? Je ne connaissais plus rien. Plus rien des tortuosités de l’homme. Cela n’avait aucune espèce d’importance. Le jardin de lumière est en nous et nous sommes à rencontrer très peu de gens dans le fond. Le passage, c’est l’amour. Celui-ci est une ouverture au milieu d’une jungle kafkaïenne. Quand je le rencontrai, je n’imaginais pas qu’il se puisse y avoir un décalage entre ses mots et lui-même. Je ne connaissais que très peu les hommes. Cet homme avait les mots, non pas de ceux qui séduisent les femmes vénales, ni les femmes vaniteuses, mais il avait les mots de sa réalité, celle qu’il ne connaissait pas encore.

Peinture de Anna Ancher

Fruit 水果

La fine fleur d’une plume,
Fut atteinte de nostalgie,
Sur une étendue de nacre,
Feuille d’un papier de riz,

Laissa perler une larme,
Un poème en naquit,
D’encre que lave la nuit,
Du paysage jaillit un charme,

Et le cœur d’une grenade,
Conta l’effusif geste d’un érudit.
Quand le soupir s’attarde,
La neige est de rubis.

Correspondances XXXIII

Il me prend souvent cette indicible murmure de l’écriture, vaste dans les insondables rayonnements, transparents dans l’or des parures que vêt soudain le vent. Parcourant les déserts et même les longues plaines de nos retrouvailles, je vois un visage que je ne connaissais pas. Il me surprend, indéniable temps qui s’arrête et tandis que nous flottons dans les vagues souvenirs d’une autre écriture, nous rencontrons le surnaturel. Je vous avais nommé et vous le voyez, je n’ai rien inventé. Tout à l’heure, je vous lisais quelques nouvelles, perdues dans les labyrinthes de mes manuscrits innombrables. Souvent, très tôt le matin, je m’asseyais devant le petit bureau et j’écrivais. D’abord la feuille rare tremblait jaunie d’avoir été gardée dans les tiroirs. Chaque feuille respirait le chapitre d’une longue histoire. Qu’elle ne soit pas en quantité, précieuse par sa rareté, la page devait servir une fois, guère plus. Je vous avais dessiné dans le bruissement de ma plume, et j’y mettais le temps qu’il fallait afin de ne pas vous manquer. La feuille devenait un monde gigantesque et je ne me hâtais pas pour le visiter. Je me promenais dans ce jardin avec tout l’art floral que le printemps sait susciter. Je découpais votre silhouette, puis j’y posais un veston large sur une taille éthérée. Votre visage devait respirer à la fois la douce candeur, et l’énergique maturité. Vos cheveux flottaient au soleil à peine révélé et quelques reflets chantaient de blondeur, des mèches opportunes et un regard vrai. Je vous faisais asseoir sur une vieille chaise en fer forgé, placé dans un jardin mystérieux, et le muguet dans les sous-bois vous embaumaient.

Je reviendrai sur cette écriture sous une autre forme, si vous le permettez.

Bien à vous,

B.

Liang 亮

prénom chinois de garçon - Liang

La femme accroupie, en gestes larges et généreux, pétrit la pâte et sourit longuement au rêve, alors que petite, elle courrait sur le chemin et rejoignait insouciante son ami. Lui a-t-il appris à écrire les mots que l’on trace sur les pages blanches ? A voir ses mains gantées de blancs, elle éclate de rire. Je n’ai jamais su tracer autre chose que de la poussière dans le vent. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mon pauvre Liang !