Correspondances XLVII

Très cher,

Plus l’on vit et plus cela nous semble important de ne pas jouer à la vie. Beaucoup de gens pensent vivre, mais, finalement, la plupart enfilent des manteaux qui ne sont pas les leurs et font semblant d’y croire. Beaucoup font semblant de croire qu’ils sont ceci ou bien cela. Je m’en suis toujours étonnée. Les plus prompts à jouer la comédie sont ceux qui pensent tout connaître, tout comprendre et même, oh, quelle étonnante mascarade ! tout régir. J’aime l’indolence, ou tout au moins ce qui apparaît comme tel au regard de certains, et j’aime que l’on m’ait donné à tout perdre, parce que c’est le moment le plus vivant qui soit. La plupart des vies ressemblent à des tiroirs de confections et de gadgets. La fermeté de certains de mes écrits ne signifie pas pour autant que je sois rude. Il s’agit même de tout le contraire. Pour une fenêtre, il faut un cadre. C’est parce que nous avons un cadre que nous pouvons enfin voir l’embrasure. J’ai trouvé ce monde étriqué, bien trop étriqué et même, j’ose vous le dire, la liberté de certains m’est apparue bien étroite, encore par trop exiguë pour qu’elle m’apparaisse comme un modèle. Chaque fois que l’on essaie de formaliser des concepts et des idéologies, je m’en détourne. Je me suis ennuyée sur les bans d’une certaine école, notamment au collège, et c’est par cet ennui que l’évasion a commencé. J’ai eu cette chance ( je sais, vous n’appréciez guère ce mot, mais pour l’heure je n’en vois pas d’autre qui puisse exprimer mon ressenti ) de voir arriver jusqu’à moi, comme par magie, tout ce qui allait me guider dans le labyrinthe de ce monde, tout ce qui allait conforter ma perplexité hébétée et lui frayer un chemin. L’essentiel est ailleurs. Nous le savons et nous avons bon compiler, imiter, entre ces mondes, il est bel et bien un chemin de lumière, plus important que tout, plus inouï que tout, de sagesse et de compassion. C’est ainsi que je vous ai rencontré et c’est ainsi que je vous parle chaque jour et c’est ainsi que cette vie, en dépit de ce qui semble être sombre est une prodigieuse lumière et je sais que cette lumière est de Dieu.

Votre B qui vous aime.

Correspondances XLVI

Peintre François Fressinier

Mon très cher,

Il me plait de vous lire et de trouver dans vos mots une vérité pleine d’innocence, comme au premier jour, parce que vos mots me parlent, vos mots me disent une certaine langueur, une multitude de questions. Même si nous partons comme nous venons, j’aimerais dire que tout se résume précisément à l’échange. Je suis particulièrement sensible à la spontanéité et tout ce qui se compose est propice à la décomposition. Tandis que ce qui surgit dans l’instant est le doux frémissement de la pureté. Quand j’étais adolescente, j’écrivais presque chaque jour sur un cahier et j’y notais non seulement mes pensées, mais aussi mes interrogations, mes fugues romantiques, mes élans amoureux et exaltés. Je pouvais retrouver toute une conversation et la noter mot à mot sans en rien oublier. Quand j’écoutais l’autre, je me disais : je vais retenir ce moment dans son jus le plus vrai. Je le retranscrirai fidèlement. Il m’était facile de saisir les mots, les intonations, les gestes, les moues, les regards. Je buvais le moment. Je buvais ceux que j’aimais avec le regard farouche et sauvage. Je les buvais pour les vivre encore et encore. Je ne cherchais rien en particulier, mais cela se manifestait à moi de cette façon, tout comme une musique, tout comme un morceau de musique que l’on désire retranscrire dans la magie des mots. Très tôt, j’étais sensible à la pureté. Je me disais que cela était ici, dans l’air, partout à la fois. C’était pur, c’était joyeux, c’était aussi grand que les univers. Dans ce journal, j’y inscrivais, à la plume incisive une promesse solennelle : ces choses, je sais qu’elles sont vraies et c’est elles que je chercherai au plus profond de mon être. J’y plongerai jusqu’à la folie s’il le faut. Pureté, Beauté, Vérité, Justice.

Votre B.

Correspondances XLV

Très cher,

Il m’a été donné de n’être pas dépendante d’un monde, d’avoir pu m’en échapper, et c’est vrai que je n’ai pas connu la peur de ne plus rien avoir. Il s’agit d’une grande délivrance de ne point éprouver la crainte des lendemains. J’ai vécu durant de longues semaines avec seulement quelques sous. Je faisais le tour de la ville, et en rentrant, j’achetais un petit pain rond qui me durait des jours et des jours. Je mangeais aussi quelques fruits et de temps à autre, quelques cuillérées de riz. Il m’est parfois arrivé de surprendre un gros chat qui entrait dans la cuisine déserte et qui fouillait pour finalement ne trouver qu’une bien piètre pitance. La nuit tombée, j’allumais de l’encens et parcourais la maison. Je priais. Je n’avais ni internet, ni télévision, ni même la moindre radio. J’avais seulement quelques livres et presque aucune visite. Dans la journée, je m’installais sur la petite terrasse, près d’un immense arbre et j’entendais le même oiseau chanter. Peut-être s’agissait-il d’un chardonneret ? Chaque jour, tandis que j’écrivais sur un petit carnet, cet oiseau venait se poser sur la branche de l’arbre, m’obligeais à lever la tête et à le chercher. Il m’arrivait de lui parler. Je n’ai jamais pu le voir vraiment. Mais il était là et son chant nimbait mes journées de sa présence délicate.

Votre B.

Correspondances XLIV

Très cher,

J’aimerais vous raconter les souffles longs et les souffles courts, quand le vent les emporte tous et que nous ne servions point nos indifférences, mais plutôt nos frôlements, ceux de l’instant, jaillis dans la courbure du temps. Asseyez-vous tout près, ici, sur cette chaise perdue sur les toits ondulants du matin frais nimbé des montagnes avoisinantes. Les tuiles orangées fredonnent un air encore bien cristallin, et vous m’invitez aussi sur la chaise face à vous, mais je frissonne des pieds-nus et vous ris comme émue de votre joie enfantine. Nous nous émerveillons des timides balancements du lilas et je vous entremêle, pêle-mêle avec notre séjour au vent, le temps d’être assise sur un rocher, non loin d’Abigaïl. Le rocher nous abrite quelque peu du souffle puissant des hauteurs ; vastité d’un espace gourmand. Le soleil face à nous, magistral, nous attrape dans ce bleu imprévu, voilé de douces voilures, comme si nos yeux boivent à tout jamais l’instant magique, l’instant sauvage imprégné d’une sereine munificence, alors qu’Apollon me rappelle un amour de jeunesse. La fugacité d’un azur d’une blondeur enchanteresse. Non loin, se dressent les vestiges d’un temple dédié à Mercure. S’envole-t-on sans même nous en apercevoir dans ces flottements du soleil ? Je me suis perdue dans le ciel et mes yeux s’y noient sans aucune retenue. Venez, nous allons de nouveau gravir la montagne et sur le chemin cueillir des mûres. L’autre jour, nous en avions goûté de bien savoureuses.

Votre B.

Correspondances XLII

Très cher,

Nous ne venons pas en ce monde par hasard. Je pense même que c’est injuste de penser ainsi. Vous avez souvent fait mention d’un paradigme qui nous est propre. Je ne sais même pas si cela est dans l’absolu une vérité. Il me plaît de laisser cela agir. J’ai appris à écouter mes proches. Ils sont d’abord notre réalité immédiate. Sommes-nous alors une sorte de satellite et gravitons-nous autour d’une multitude d’univers ? Un lien étonnement révélateur se met en place et nous voyons qu’il existe un immense puzzle cohérent. Non seulement nous sommes un puzzle, mais chaque pièce de ce puzzle gigantesque renferme à elle-seule une multitude d’autres pièces. Certes, nos conversations restent secrètes pour la plupart et nous avons nous mêmes appris à entrer dans le jeu. Ou plutôt, ce jeu nous apprend à avancer. Il s’agit purement et simplement d’une magnifique danse, merveilleusement écrite. Une chorégraphie vivante. Une fois que nous sommes compénétrés par cet ordre cosmique savamment organisé, nous pouvons enfin regarder sans hâte, et nous glisser hors du temps. C’est à ce moment-là aussi que nous apprenons à voir réellement, sans que rien ne manque à la vision. Cette prodigieuse intelligence de la vie est une surabondance d’informations. Sans être perdus dans la multitude et l’éparpillement, comme le sont les gens qui cumulent des données de façon artificielle, nous vivons l’exception en chaque instant. Il n’y a pas de mélanges. Le hasard est une réalité qui prend sa dimension dans l’unité. Alors, il n’est plus aucun hasard. Combien de fois, lors de nos promenades, ne vous ai-je pas dit : observez et vous serez compris. C’est à dessein que j’écris ces mots, de cette façon précise et non autrement. Je vous quitte pour vous retrouver tout à l’heure. Ce soir, nous recevons du monde et il me faut préparer quelques petites choses pour nos convives.

Votre B.

Correspondances XLI

Très cher,

Durant des jours entiers, dans le silence du cœur, je peux ainsi demeurer sans plus rien désirer. Quelque chose de l’étonnement qui m’enlève tout. Les gestes ont leur seule réalité, et je vais ainsi, charmée par les pensées qu’ont révélées certains hommes, prodigieux hommes, que je ne cesse de visiter et de remercier d’avoir été. Peut-être n’avons-nous que ce moment et lui seul qui nous offre son ultime secret ? Parfois, il me vient à l’esprit que très peu de gens peuplent la terre, car, ne sont-ce pas les rencontres qui font notre monde ? Chaque fois que je vois passer un être, et la plupart ont laissé derrière eux loin la vie, celle qui les a menés jusqu’à ce moment où je suis à les voir passer, il vit par son entier passage. Ne trouvez-vous pas que la plus belle chose qui soit réside dans le fait que précisément nous voyions l’autre et que nous le prenions en nous, dans la discrétion la plus absolue ? Vous m’avez vous-même confié que vous fîtes cela à de nombreuses reprises, comme si vous étiez une sorte de vaisseau et que par la tendresse qui vous anime, vous veilliez à ne jamais oublier tous ceux-là qui ont traversé votre vie ? Il se peut même que ce soit un inconnu, et voyez-vous, je l’embarque comme par magie. Par mon regard, je lui dis : toi, je ne t’oublie pas. Cela peut-être l’espace d’une seconde et pourtant, le voilà bien en moi. Nous nous étions demandés si nous n’étions pas finalement des collecteurs de personnes. Vous souvenez-vous comme nous avions été étonnés d’avoir cette même et vive impression ? D’où cela peut-il nous venir ? Me voilà à vous écrire ces choses que nous avons maintes fois évoquées, mais c’est ce qu’il me vint ce matin et je me demande si ce n’est pas dans le but de conserver nos paroles complices, tous ces moments qui forgent notre amitié. Merci d’être, très noble ami.

Votre B.

Correspondances XXXVIII

Très cher,

La seule nostalgie que j’éprouve est le présent perpétuel, comme s’il ne savait jamais passer. Est-ce lenteur sur les ruissellements de chaque goutte magnifiée ? Je pose un pied puis un autre comme apprenant à marcher et le pas est aussi titubant que la première fois, mais aussi léger, tel du coton se posant sur la douce terre de notre regard. Ce matin, j’ai touché la terre, l’ai caressée tandis que je la sentis soudain frémir et me parler. Le soleil l’avait réchauffée et comme elle sentait bon ! J’ai entendu alors la terre pousser un cri d’amour. Oh ! rien d’horrifiant ! Bien au contraire, il s’agissait d’une explosion lente délivrant mille délicieuses complicités. Je ramasse souvent les fleurs fanées et les dispose en petits tas. Elles vivent encore et me réchauffent les mains. Elles prononcent, à ces moments, des phrases qui m’invitent à les écouter. Alors, je comprends que rien ne meurt. Absolument rien ! La magie est là, dans le regard du cœur. Même les couleurs pastelles, délavées par le soleil, sont interpellatrices. Tant de murmures dans la vie ! Tant d’apprentissages ! Et si la vie passe, elle ne passe pas vraiment puisque le vivant ne meurt pas. Le vivant est une continuité. Elle nous parle où que nous soyons et par où nous passerons. Ne le pensez-vous pas ? La matière est une grande phrase poétique qui nous révèle une infinité de choses. Cher ami, je vous regarde par moment et vous êtes assis sur la chaise en bois, tandis que vous écrivez quelques notes sur votre précieux carnet. Nous avons tous un petit carnet qui nous accompagne fidèlement, un crayon qui sert de transcripteur de notre voix intérieure…

Bien à vous,

Votre B.

Correspondances XXXVI

Très cher,

Le temps de l’amour ne se compte pas, tout comme le temps des mots ne se compte pas non plus, ni le temps de savourer l’âme des mots. L’écriture est semblable aux mille sucs que l’on pressent dans la plus intime des amitiés, celle qui ne se disperse jamais, car, tel le fil d’Ariane, l’on sait où aller. Ce chemin tracé est une reconnaissance, et cette touche légère de la complicité est de nature à éveiller. Oui, cela est prodigieux, cela est la lumière qui nous parle et nous dit : entends-tu ? Je lui réponds sans hésiter : oui, je t’entends et je perçois même que nos âmes parlent à l’unisson, qu’elles échangent une douce, très douce promesse, entente que je sais être véritable. Bien sûr, cette promesse est un au-delà. L’amitié est un au-delà. Sentez-vous que je suis heureuse comme un pinson, et que je chante comme les gouttelettes de pluie ? La fauvette lance son suave parfum et éclabousse le ciel de sa générosité. Le rossignol entonne un air qui ne saurait altérer les airs printaniers. Quelque chose du lilas et même de la grisaille soudaine me fait remonter au temps de mes marches, alors que j’étais à me promener dans la campagne, un livre sous le bras, ravie de pouvoir communier avec les mots, avec les chants de tous les oiseaux, et, que dis-je, tout l’entourage. Il m’arrivait de partir rejoindre mon frère qui était hospitalisé à une dizaine de kilomètres, à cause d’une lourde fracture du bras. J’étais bien jeune et je connaissais la route par cœur. J’allais lui tenir compagnie, durant les longues après-midi du samedi. Je me sentais aussi légère que le doux lilas, flottant ça et là. J’admirais les beaux jardins, perdus parfois dans d’étranges demeures qui me semblaient féeriques. Une fois arrivée, je serrai tout contre moi mon petit frère, fragile et perdu au milieu des draps blancs. Je lui lisais des petites histoires ou finissais de lui tricoter une écharpe en laine rouge et blanche, pour l’hiver prochain…

Votre B.

Correspondances XXXV

Très cher,

J’aime ce que vous m’avez enseigné, et j’y reviens souvent, comme une visitation. Cet enseignement est éternel, et vous, si observateur, m’avez de même offert votre regard sur les choses. Je n’oublierai jamais lorsque vous m’avez déclaré : chaque homme pense que le monde naît avec lui. Peut-être s’imagine t-il aussi qu’il finit avec lui ? Peut-être aussi s’imagine-t-il que ce monde qu’il quitte sonne son glas pour toujours ? Ne m’avez-vous pas ajouté aussi que celui qui souffre de perpétuelle rancœur n’a finalement jamais vécu ? S’il était entré dans le temps, il aurait sans doute, non pas saisi, mais plutôt aurait été saisi par l’éternité, tout comme il aurait été saisi par l’infini. Il faut avoir été goûté par la vie elle-même, pour qu’elle nous parle. Je pense que si le poète n’a pas été sous l’emprise de l’ivresse, il ne peut être écrit. Dans le monde des perceptions, il me semble aussi que la vision vient de la vie. Mais vous m’avez dit : il y a beaucoup de monde sur terre, seulement, il y a aussi si peu de vivants. Je vous ai longtemps regardé. Je n’ai certes pas perdu une seule seconde de notre compagnonnage. Chacune d’entre-elles est très nettement une éternité de perceptions. Cela semble se dilater à l’infini. Est-ce à ce moment-là que l’infini nous parle ? Mon père, homme si profondément ancré, si profondément homme, par son âge avancé, m’apprend étonnamment qu’il n’a jamais finalement eu d’âge. Il est ce regard finement scrutateur, et je m’en suis très vite aperçue. Alors, je l’aime de l’avoir toujours aimé et ses paroles aussi sont celles de la sagesse qui fait tout arrêter. L’enfant s’y suspend avec la vibration magique, le frissonnement de la transmission. Mon père m’a appris à écouter. Il faut beaucoup de temps avant que n’arrive l’éternité, n’est-ce pas ? Oh ! Le merle chante des chaudes transes de notre amour. Le goût ne passe jamais. Non, le goût de l’amour est éternel.

Bien à vous,

Votre B. qui vous aime.

Correspondances XXXIV

Cher,

Il est des êtres d’une rare délicatesse, dont la maturité est, non pas exclusivement le fruit de l’âge, mais plutôt celui d’une acuité alchimique, le fruit d’une rare sensibilité poétique. Un mot extrait de leur monde me transporte en l’infini univers et me laisse hébétée. Je peux lire et relire leurs écrits, mais je crois bien que c’est eux que je relis, eux qui me parlent en moi-même et entrouvrent les secondes de leur temps éternisé. Quand l’âme rencontre l’âme, un mot nous donne à l’univers entier. J’y suspends mes points et mes virgules et la poésie de l’âme fait son chemin. Celle-ci se déploie et je marche avec toutes ces âmes. J’apparais dans les boutons de fleurs à peine écloses et je leur murmure les fraîcheurs du temps retrouvé. Même si je ne touche aucun des pétales de la main, et à quoi bon, je sens la paume de l’amitié. Depuis longtemps je le voulais témoigner. Je marche à chaque fois dans les sentiers, et je souffle dans le vent. L’iris du soleil est l’amour que caresse chaque rayon. Être l’amie, ou l’ami, c’est une promesse du présent et même de la présence elle-même. L’ami est une permanence, une longue retrouvaille. Savez-vous que je vous compagne où vous désirez m’emmener ? Oui, doucement, dans l’éloge d’un matin, dans le cœur qui ne s’est jamais fané, ou dans le soir qui s’étire. Car tel est mon regard sur vous et toute la délicatesse de votre propre délicatesse. Comment dire ? Nous nous ne quittons jamais puisque nous nous sommes retrouvés et que la parole de l’amitié est une douceur et une profusion.

Bien à vous,

B.