L’autre monde

Tu vins depuis un autre monde, et tout de toi me le disait. Nous chantions des volutes de regards et je penchais la tête, si près de ton épaule, tandis que s’évanouissaient les rivages. Tu vins depuis la densité des prairies, et j’écoutais ta voix, hissée jusqu’aux arbres, car d’eux nous fûmes traversés par les brises venues des pays lointains. Les branches devenaient des mâts et des cordes, les voiles d’un navire voguant sur un océan aimanté. J’aimais te déclamer les verbes de l’azurée et tu lisais, oui tu lisais dans le silence qui frémissait de ta voix grave, et nous dansions, ivres, oui nous dansions, entrelacés par le chêne et le platane. Bénis soient ces jours ! Tu vins, Ô étranger, tu vins et le monde s’effaçait tandis que l’univers nous accueillait avec les bras de Cassiopée. Nous remontâmes les déluges, et nous visitâmes les corps célestes. Nous dépassâmes la Terre, le Soleil et la Lune. Nous vîmes les planètes s’aligner en une ronde et nous les saluâmes, tandis que dans la Paume Divine, le monde se tenait en un minuscule point. Le jardin était un autre jardin. Ta lumière inondait l’aurore de mon âme et je découvris une autre Terre, un Eden subtil, une efflorescence d’un vert rayonnant. Les cascades ressemblaient aux cascades, mais, ce n’était pas les cascades. L’eau ruisselait telle une multitude de soleils fondus dans une effusion crépitante de joie.

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Le caillou

Le caillou éclot telle une fleur. Celle-ci apparut sous la forme d’une rose. Or, le caillou s’émut d’avoir recélé semblable fleur. A la pointe du soulier, une minuscule ballerine, l’air se suspendit. L’on n’entendait rien des kilomètres à la ronde. Le regard se posa sur ce caillou qui se mit à parler à la jeune fille. Il changea de proportion, s’étendit partout. Me vois-tu ? interrogea-t-il. Le cœur de la jeune fille battait très fort. Elle avait toujours entendu l’appel des éléments, ceux des objets et même ceux des animaux. Tout de la vie lui semblait être un regard et celui-ci avait la puissance du langage. Elle n’était pas étonnée, mais elle ressentait en son cœur une exponentielle extase. Quelle pure merveille ! Lors qu’elle tendait les mains, cela la caressait. Les craquelures automnales libéraient les effluves de la terre. Ces senteurs la submergeaient et la vie se mettait à danser. Elle remercia le caillou, la rose et toute la puissante manifestation. Tout venait de ces roches qui s’humectaient de verdure ; tout venait de ces troncs d’arbres qui demeuraient immobiles et imposants. Plus loin, à des lieux inexprimables du temps, l’Arbre lui confia cette sagesse : Ne t’attache pas à ce qui passe ! L’écho retentit longtemps. Il marqua la jeune fille d’une empreinte indélébile. Les feuilles sont l’image vivante des cycles. Efface les feuilles, ne reste que le tronc. Puis, efface le tronc ; ne demeure plus que son image ! Puis, efface l’image ! Car, ton cœur vibre encore par elle. Efface donc les sensations ! Ne demeure plus qu’un lien entre toi et l’Arbre. Tel est le secret.

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Peinture de Nicholas Hely Hutchinson

Yisha

Certains jours, et ces jours n’étaient pas d’égale mesure avec celle que nous connaissons sur cette Terre, Yisha apparaissait sous la forme la plus étrange qui soit. Très peu le reconnaissaient. Il arriva même qu’il vint chez les habitants de ce monde sous la forme d’une grive. Il voletait à travers les branchages, s’installait tout près des habitants. Bien que la grive fusse très grande musicienne, quand Yisha prenait la forme de cet oiseau, il ne chantait pas. Il fixait plutôt, incognito, la personne de son choix et lui transmettait un flux puissant. Yisha aimait à se promener, invisible, dans les rues. Il saluait les âmes des mondes avec Amour. Cela réchauffait le cœur des uns et des autres, sans qu’ils sachent vraiment pourquoi. Son action discrète avait pour but de rassembler les gens, de leur enseigner certaines sagesses oubliées, de les rappeler à l’ordre, aussi. Yisha prenait toutes les appellations, toutes les formes possibles et inimaginables. Il lui arrivait de se faire appeler par son nom secret, son nom d’origine, du tout commencement, d’avant la création. Il soufflait, surtout à l’aube, les mots qui revivifiaient les créatures esseulées. Quand il se montrait sous sa forme humaine, il s’enveloppait d’un grand châle de laine blanche et couvrait sa chevelure. Ceux qui avaient un cœur aimant, un cœur prêt à recevoir, Yisha posait une main invisible sur leur torse, là où siège l’âme de lumière, et les bénissait. Il rencontra beaucoup de monde, s’assit à certaines tables, tint un discours durant des milliers d’années, compénétra les âmes, mais très peu, dans le fond, le suivirent. Il vint encore et encore. Mais très peu l’entendirent. Il apposa sa main sur les torses les plus rétifs, et ne craignit pas de fréquenter des lieux immondes. Yisha accomplissait chaque jour son œuvre. Regardez bien autour de vous, et peut-être le verrez-vous ! Plongez bien en vous, et peut-être apprendrez-vous !

Rêve d’une horloge

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Une horloge pivote, cligne des yeux et le balancier sursaute. Il lui vient des bras et des pieds, des pupilles pour regarder. Elle s’étonne tout rond d’un drôle de monde et s’immobilise l’instant d’un vol d’épervier. Son cœur s’élance dans une course-poursuite, le temps d’un pigeonnier. Plus loin, elle prend ses jambes à son cou et se met à voler. Ne lui posez aucune question, elle devient invisible et rougit à l’heure qui cogne fort tout contre ses aiguilles. Cette horloge n’est pas de ce monde, vous en conviendrez, mais chut, le sablier la vient compagner. Il lui fait le récit d’un voyage jusqu’aux dunes d’un fabuleux désert, et savez-vous ce qui lui est arrivé ? Il a rencontré le célèbre marchand de sable et une créature ailée. Cette dernière lui révèle le secret des montagnes, pourquoi elles s’agitent le soir et comment elles attendent l’heure. Alors, l’horloge l’interroge sur leur secret, mais, la créature ailée s’envole dans un ciel parsemé d’églantiers. Les pétales rougissent et plus loin, l’horloge voit s’effacer mille océans, tandis que sont déversées des flammes tentaculaires et le monde de s’écrier : Comment ferons-nous si les océans disparaissent ? L’horloge pivote de nouveau et tremble de tout son balancier. Le temps s’est-il écoulé ? L’horloge sait que cela n’est rien devant la vérité… Rien de cela n’a vraiment existé. Le monde et ses bruits ; la ville et ses orgies ; la cruauté et les dénis ; les heurts et les combats ; les couleurs et les émois ; Elle n’y croit pas. Elle se plante toute droite, et n’y croit pas du tout. Ces gens sont des fous incarcérés, mais ils ne le savent pas.

Miroir 鏡子

L’enclos

Le nouveau monde s’approche tant l’ancien est usé ; une écume à bout de souffle, un sursaut dans ce qui est dévasté. Les décombres parlent et disent ce que peu désirent entendre, alors, tu viens en secret, et nous conversons durant un indicible moment, tandis que les mains s’ouvrent sur un enclos enclavé, les touches noires et puis bleutées. Elles ont les sucs d’un rythme éprouvé. Nous survolons chacun toute une vie, puis une autre et nous n’osons voir ce monde transpercé. Non ! Nous n’osons même le dire. L’as-tu senti ce léger clapotis du monde nouveau ? T’a-t-il effleuré ? Ce frémissement de la cité et l’œuvre du vent qui souffle sur les cœurs préparés. Recevez ! Recevez ! lance-t-il, avant que tous périssent. Les portes se sont-elles fermées ? J’entraperçois un long couloir. Il n’est pas de ce monde. Une passerelle ? Je marche seule et l’entends me suivre comme épris, comme ivre. Je lui tends la main et lui dis : Viens ! Allons, continuons ! Nous nous serrons très fort l’un contre l’autre, car la peur nous submerge. Mais, l’inconnu se transforme en être de lumière. Nous lui emboîtons le pas. Vite, vite ! Le temps presse. La porte est impitoyable et les gonds bruissent et grincent avec impatience. Vite, vite ! Viens, continuons, la vision est face à nous comme un monde nouveau. Il ne s’agit pas d’enclore un chemin, mais de l’ouvrir avec précaution. Une substance luminescente touche notre cœur. Est-ce une flèche ? Est-ce une lance ? Elle brûle, elle fait mal. Le vent reprend son périple et nous rassure : N’ayez peur, les êtres sincères baignent dans le lac de Lumière jusqu’à septante fois, mais parviennent toujours de l’autre côté !

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Aquarelle de Jeremy Ford

Le tombeau

Une princesse des temps lointains – étaient-ils si lointains que cela ? – s’était fait construire au-dessous de sa chambre, une petite pièce secrète, par laquelle on accédait grâce à un étroit escalier en pierre. Lorsque tout le palais semblait plongé dans le plus profond des sommeils, la jeune femme empruntait discrètement l’escalier pour descendre dans ce qui ressemblait fort à un caveau. Cette belle princesse, animée par une sorte d’appel intérieur très puissant, en dépit de tout bon sens, avait exigé que l’on construise un tombeau, et chaque nuit, s’y glissait afin d’y dormir. Y dormait-elle réellement ? Quelques-unes de ses proches servantes la suivaient avec une déférence sans pareille. Il régnait en ce caveau un pieux silence. Une chandelle éclairait cette sombre cavité. Les servantes s’allongeaient tout autour du tombeau de la princesse. Tant de grâce et de délicatesse accompagnaient cette singulière cérémonie ! La paix descendait en cet endroit insolite et submergeait les jeunes femmes endormies. La princesse se levait toujours vers la deuxième moitié de la nuit, lors que le temps se suspend et bascule dans l’irréalité. Elle effleurait de sa main, avec beaucoup de douceur, la tête de chacune de ses proches servantes. Elles les aimait comme l’on aime ses sœurs. La princesse marchait sur la pointe des pieds et faisait le tour de la pièce en souriant. Elle savait, qu’à ce moment de la nuit, une porte invisible s’ouvrait et qu’elle pouvait rejoindre le vrai monde. C’était ce que le tombeau lui avait appris et tellement d’autres choses inouïes !

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Peinture de Konstantin Egorovich Makovsky ( 1839-1915 )

Miroir 鏡子

Adam

Le corps du cœur a pris forme, tandis que la rivière s’écoule sous les pas du ravisseur, car celui qui a un cœur a fait de son corps le lieu de l’accueil, tandis que le cœur continue de battre au rythme d’une onde à la lueur du fil insignifiant de l’aube, sans fin, sans interruption, et l’érosion révèle une fissure dans le tréfonds de la roche. J’y introduis les mains du labeur, puisque le cœur aime l’assiduité et la ferveur. J’ai rencontré un enfant. Il se nomme Adam, et son cœur éprouve toutes les langueurs, toutes les mélancolies de la vie primordiale. Je lui parle avec les mains, tandis qu’il s’élance avec le plus sincère et maladroit des élans tout contre moi. Nous nous tenons ainsi le temps du mariage secret de nos âmes. Adam a tous les âges, mais son corps a l’apparence du plus doux des enfants. Il a pris l’habitude de se plaindre, mais, je souris discrètement. Il sait que je peux le réprimander. Il sait que je l’aime dans le temple secret de notre âme. Je lui dis par le regard : Viens ! J’ai appris depuis bien longtemps à marcher dans le silence, et tous les bruits de la terre n’ont aucun impact sur moi. J’ai traversé les mondes, et parfois, je m’arrête sur le bord du chemin. Depuis bien longtemps, ici, je ne suis plus qu’un reflet dans un Miroir immense, et mon être est désormais bien plus loin encore. Adam ne parle guère. Il remue les lèvres avec une grande moue qui devient son visage, et je l’observe. J’entre dans le cœur de l’enfant et déverse l’Amour que l’on garde uniquement pour les esseulés. Ceux-là souffrent d’une mélancolie extrême. Ceux-là, les anges viennent leur rendre visite. Ceux-là qui ont peur, mais ne le disent pas.

Miroir 鏡子

La beauté exhala un son et fit de moi un tourment et depuis, je poursuis chaque cri, comme le plus pur des serments.

Il s’affaissa sur un sol poussiéreux et ne voulut plus se relever, attendant que tu vins le chercher. Alors Beauté devint son obsession, et la voix le tint prisonnier, quand son cœur fut écartelé et que des fleuves s’échappèrent sans qu’aucun de leurs jaillissements ne soit altéré, il se troubla et entendit Beauté lui parler. Cela frappait si fort qu’il lui lança : Pitié ! Il regarda de tous les côtés, et les ténèbres envahirent l’espace, mais ce fut un flot de lumière inconnue qui le rattrapa. Il osa l’hérésie la plus sacrée qui soit : il but le vin des fous. Il devint mille fois ivre à en perdre la raison. Il piétina celle-ci autant de fois qu’il le put. Puis, de nouveau, il but le vin du royaume des anges tandis qu’il se jetait à leurs pieds immenses, les suppliant de voir son état misérable. Mais l’ange reçoit les ordres et ne fait rien sans sagesse innée. Etrangement, leur froide rectitude chauffait son cœur et il finit par comprendre leur secret. Pourtant, sa poitrine recevait le pieu des condamnés. Il en avait les mains ensanglantées. Il était allongé et pleurait. Comment, toi, tu pleures ? interrogea le Miroir. Il se noya dans les larmes du monde des esseulés. Rien n’y fit, car Beauté avait l’apparence de la cruauté. Elle le serra si fort qu’il croyait être pulvérisé. Est-ce que tout allait imploser ? L’infini n’était pas assez grand pour sa douleur. Quand Beauté se fit insistante, il finit par tout abandonner. Son corps, son âme, son cœur. Alors Beauté lui appris à voir au-delà.

Miroir 鏡子

Rien ne nous appartient

Il s’était tracé un arc de cercle et celui-ci se prolongeait au-delà de lui-même. Il s’était conçu au milieu des oliviers rieurs. Nous étions enfin tous réunis et il nous semblait que nous n’avions jamais été séparés. La véritable féerie s’était manifestée lors d’un unanime et total abandon. Chacun, nous avions appris à ne plus résister face à la force vive de notre cœur. Ensuite, il était apparu une source en nous-mêmes et de cette prodigieuse source, l’eau s’était mise à bouillonner joyeusement. Une texture légère, effervescente et transparente tout à la fois, dansait. Il s’agissait du chant pur d’un parfait accord. L’eau jubilait. Elle débordait même, mais sans nuire. Nos cœurs avaient rencontré le point du basculement : nous n’avions plus rien. Tout autour, nous savions que cela ne nous appartenait pas. Nous étions simplement des hôtes et nous étions tous émerveillés de ce qu’il se passait. Nous étions affranchis de toute forme d’attache, tandis que nous étions à nous aimer aussi dans la plus extrême des nudités. L’Amour était l’être et il n’y avait aucune espèce de mélange dans celui-ci. Nous pleurions en secret parce que l’Amour était puissant. Nous nous mîmes à flotter au-dessus des eaux, alors que nous étions, sans conteste, devenus l’eau. Depuis les nuées, nous survolions des multitudes d’extraordinaires jardins. Pourtant, nous étions toujours assis en arc de cercle et lui se trouvait au centre. Il nous regardait et nous répondions à son regard avec la même intensité. Tout comme rien ne nous appartient, tout comme le soleil se lève chaque jour, nous étions au-delà même de la paix. Vivre ou mourir, tout nous était égal, puisque nous vivions l’Eternel.

Hathor

Les âmes se rencontrent, n’en faisant plus qu’une et les âmes se parlent, se donnant au discours, qui s’émerveille lui-même, des cœurs qui se rejoignent. Les uns se sentent en danger, dans la forêt de leur inextricable nuit sans lumière, tandis que les autres sont emprunts d’une compassion universelle. Mais pourquoi ?

***

Je surpris un étrange animal au détours d’un chemin. Mais, l’était-ce véritablement ? Alors que j’avançais en sa direction, n’éprouvant, étonnement, aucune peur, me frayant un sentier parmi les hautes herbes, celui-ci, subitement, se transforma en une femme de haute stature et son maintien forçait incontestablement une admiration sans réserve. Je n’avais pourtant pas rêvé. Il m’avait bien semblé apercevoir une sorte de mi-fauve et de mi-vache au milieu des champs. Cependant, cette femme extraordinaire se tourna vers moi, et je vis, qu’au-dessus de sa tête, un immense soleil flottait, répandant une lumière si intense, que je faillis m’évanouir. Une voûte céleste s’ouvrit et révéla une myriade d’étoiles.

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