Correspondances L

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Très cher,

Où êtes-vous que je ne saurais perdre ? Chacun des souffles de l’humanité est un de mes souffles et je ne saurais y échapper. Dans l’infini possibilité des consciences, il en est une qui réunit toutes celles qui sont nées, écoulées, la transpirée luminescente fluviale du dos de l’Homme, le Premier. Les nuées sont une multitude effervescente, et qu’ont-elles ces âmes qui bouillonnent encore, tremblantes, parfois gémissantes, toutes alignées selon leur lignée ? Qu’ont-elles qui me retiennent, et me faire ralentir le pas ? Mes yeux plongent dans l’instant où tout commence, et je vois des enfants d’une remembrance qui papillonnent, âmes errantes, au sein d’une vastité incommensurable. Je suis suspendue à cette vision et je vole au-dessus de la plus grande possibilité jamais envisagée. Bien sûr, d’aucuns prétendent qu’il faille attendre notre tour, et faire une révérence à celui qui synthétise toutes les consciences. Mais, j’ai rencontré des âmes folles et elles avaient toute l’autorité acquise pour aller ici, et là-bas, cueillir, comme on cueille l’eau des ruisseaux, les esseulés. Elles n’appartiennent qu’à Celui qui leur a donné cette grande liberté. Je Le vois rire. Peut-être qu’à ce moment, l’enfant, c’est Lui ! Alors, je dis : où êtes-vous que je ne saurais perdre, et que je chéris, en dépit de la forme, en dépit de l’hostilité, en dépit des ignorances et même des déviances ? Où êtes-vous si ce n’est quelque part que je ne vais présentement pas nommer.

Votre B.

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Solitude

La solitude n’est guère pesante, tout comme la compagnie des hommes ne l’est pas non plus. Néanmoins, c’est nous-mêmes qui pesons de tout notre poids émotionnel jusqu’à ce que nous comprenions enfin que la poussière de l’atome, semblable à une plume emportée par le vent, nous délivre de toutes choses. C’est notre ignorance qui devient manifestement pareille à l’énorme et lourde pierre jetée au fond des eaux, dans un bruit sourd, celui même de notre confuse mésentente. Quand le vent s’unifie à l’eau, le plissement est à peine perceptible et le souffle exhale soudainement le poids infime d’une plume. Très souvent, nous vivons cette fragilité, alors même que mille personnes nous accompagnent. La solitude est le froissement juste et léger qui nous fait sensiblement tourner la tête dans la bonne direction. C’est ce qu’il advint quand je finis par accepter, alors que celle-ci brisait mon indifférence par le lien indéfectible d’amour, que MM m’accompagne sur le chemin menant au lycée. Elle devint aussi légère que mon âme le pouvait souhaiter et nous marchions complices, tandis que je levais souvent les yeux et attrapais le vol d’un corbeau, ou celui d’un moineau, suspendue à cet inéluctable moment silencieux, traversée de douceur ineffable. L’amour de MM emplissait les cellules entières du matin nouveau, et le cœur s’épanchait de la délicatesse de notre accord rendu possible. Avons-nous besoin de nous retirer quand les âmes s’unissent, qu’un oiseau passe et nous de nous envoler ensemble sur les invincibles hauteurs ?

Peinture de Gregory Frank Harris

Correspondances XLI

Très cher,

Durant des jours entiers, dans le silence du cœur, je peux ainsi demeurer sans plus rien désirer. Quelque chose de l’étonnement qui m’enlève tout. Les gestes ont leur seule réalité, et je vais ainsi, charmée par les pensées qu’ont révélées certains hommes, prodigieux hommes, que je ne cesse de visiter et de remercier d’avoir été. Peut-être n’avons-nous que ce moment et lui seul qui nous offre son ultime secret ? Parfois, il me vient à l’esprit que très peu de gens peuplent la terre, car, ne sont-ce pas les rencontres qui font notre monde ? Chaque fois que je vois passer un être, et la plupart ont laissé derrière eux loin la vie, celle qui les a menés jusqu’à ce moment où je suis à les voir passer, il vit par son entier passage. Ne trouvez-vous pas que la plus belle chose qui soit réside dans le fait que précisément nous voyions l’autre et que nous le prenions en nous, dans la discrétion la plus absolue ? Vous m’avez vous-même confié que vous fîtes cela à de nombreuses reprises, comme si vous étiez une sorte de vaisseau et que par la tendresse qui vous anime, vous veilliez à ne jamais oublier tous ceux-là qui ont traversé votre vie ? Il se peut même que ce soit un inconnu, et voyez-vous, je l’embarque comme par magie. Par mon regard, je lui dis : toi, je ne t’oublie pas. Cela peut-être l’espace d’une seconde et pourtant, le voilà bien en moi. Nous nous étions demandés si nous n’étions pas finalement des collecteurs de personnes. Vous souvenez-vous comme nous avions été étonnés d’avoir cette même et vive impression ? D’où cela peut-il nous venir ? Me voilà à vous écrire ces choses que nous avons maintes fois évoquées, mais c’est ce qu’il me vint ce matin et je me demande si ce n’est pas dans le but de conserver nos paroles complices, tous ces moments qui forgent notre amitié. Merci d’être, très noble ami.

Votre B.