Essence

Voix élévatrice,
Le cœur répond :
Ai-je jamais été séparé ?

Là, mon ami, là, nous nous sommes rencontrés et depuis le là nous parlons. Nous rions aussi. Nos mains jointes, nous reconnaissons ce long et beau voyage. Chaque jour, nous avons cueilli un fruit bien mûr et chaque jour, nous avons été émerveillés. Mon ami, quelle joie ces douceurs qui se sont élevées jusqu’à l’essence ! Ou bien est-ce l’inverse ?

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Depuis tout ce temps

Depuis tout ce temps,
Les uns me poursuivent,
Les autres me tourmentent,
Mais ce cœur tendu,
A tantôt fui.
Quand s’est-il jamais appartenu ?
Voici qu’il file,
J’ai beau le saisir,
Mille fois,
Il m’échappe,
Le voici à mille nues,
Le voici flamboyant,
Le voici cuisant,
Le voici au tréfonds,
Le voici disparu,
Mon corps entier, l’a pris.
J’ai mangé d’un fruit,
Ni d’ici,
Ni défendu,
Mon cœur, qu’as-tu fait de mes nuits ?
Est-ce un raisin,
Est-ce une figue,
Est-ce plutôt miel inconnu ?
Depuis tout ce temps, l’on me blâme,
Depuis tout ce temps,
Que suis-je devenue ?
Bien, bien !
Il me plaît d’être ainsi,
Il me plaît d’avoir perdu,
Le sens et la raison,
D’être en la loi de ceci,
Je n’ai pas même les haillons d’une vie.
Depuis tout ce temps,
L’on me reproche,
Mais mon cœur, je cours après lui.

Vermeille

– Combien d’heures à T’aimer ?
– Comptes-tu avec Moi ?
Les étoiles sont fixes.

J’ouvris le recueil. Je fus saisie par l’Amour d’un tel et puis d’un autre, et encore toutes ces poignes de semences vermeilles, au goût odorant qui forment la trame. Leurs âmes sont tels des soleils et je bois au matin leur jus de grenade. Perles de Rosées des voyages successifs. Je sus que chaque monde avait donné sa quintessence. Sais-tu que ces semences, incrustées au corps de l’être, sont mes retrouvailles ? Et, je suis, au matin, à embrasser la Rose, à l’embrasser de notre semblable réminiscence. Comme les sources jaillissantes sont les ponts de notre intime secret ! Je m’assois auprès de ta floraison intense, le parfum de notre entente, l’arbre de notre êtreté, et nulle sentinelle, ni âpreté, tandis que le cœur s’en ira de ce monde avec la juteuse merveille, l’offrande rare du Temple, le long d’un jour où tout s’est révélé.

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Sculpture de Leonard Agathon (1841-1923)

Cent lunes

Sans lune, l’enfer est un arc,
Que des mains malhabiles,
Bandent au gouffre sans fond.

Mais la lune offrit son arme subtile, au déclin d’un jour, secrètement, dans l’arrière-saison d’un Temple, notre souffle ; tandis que le cœur exprima à la lumière d’un corps, l’heureuse conversion. C’est ainsi que les êtres sublimes déferlèrent. Nous volions et leur chant nous portait sur les cimes du firmament. Nous les vîmes et les entendîmes, aussi clairement que l’eau renversant la roche des ruisseaux. Cent lunes les acclamèrent. Cent lunes les révélèrent.

Le ciel transperce

Au-dessus de la montagne,
Le ciel transperce,
Le cœur Te reconnaît.

Chaque chose devient une confidence et Tu me dis ces secrets qui ont le goût des perles odorées. Le cœur du roitelet, les frondaisons opulentes, l’arbre majestueux, mille mondes jaillissent et mille autres encore. Je me suis arrêtée, et j’écoute. Entends-tu mon ami ? Entends-tu le passage du lézard sous les branches ? Il me raconte l’histoire d’un muret. Je le suis en riant. Combien de fois me suis-je perdue, même devant l’araignée ? Une herbe s’agite et je lui tends la main. Le blé danse, parsemé, ici ou là, dans un jardin luxuriant. Il a parlé. Sans Toi, je n’ai pas de cœur.

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Peinture de Phoebe Anna Traquair (1852-1936)

Miroir 鏡子

Rien ne nous appartient

Il s’était tracé un arc de cercle et celui-ci se prolongeait au-delà de lui-même. Il s’était conçu au milieu des oliviers rieurs. Nous étions enfin tous réunis et il nous semblait que nous n’avions jamais été séparés. La véritable féerie s’était manifestée lors d’un unanime et total abandon. Chacun, nous avions appris à ne plus résister face à la force vive de notre cœur. Ensuite, il était apparu une source en nous-mêmes et de cette prodigieuse source, l’eau s’était mise à bouillonner joyeusement. Une texture légère, effervescente et transparente tout à la fois, dansait. Il s’agissait du chant pur d’un parfait accord. L’eau jubilait. Elle débordait même, mais sans nuire. Nos cœurs avaient rencontré le point du basculement : nous n’avions plus rien. Tout autour, nous savions que cela ne nous appartenait pas. Nous étions simplement des hôtes et nous étions tous émerveillés de ce qu’il se passait. Nous étions affranchis de toute forme d’attache, tandis que nous étions à nous aimer aussi dans la plus extrême des nudités. L’Amour était l’être et il n’y avait aucune espèce de mélange dans celui-ci. Nous pleurions en secret parce que l’Amour était puissant. Nous nous mîmes à flotter au-dessus des eaux, alors que nous étions, sans conteste, devenus l’eau. Depuis les nuées, nous survolions des multitudes d’extraordinaires jardins. Pourtant, nous étions toujours assis en arc de cercle et lui se trouvait au centre. Il nous regardait et nous répondions à son regard avec la même intensité. Tout comme rien ne nous appartient, tout comme le soleil se lève chaque jour, nous étions au-delà même de la paix. Vivre ou mourir, tout nous était égal, puisque nous vivions l’Eternel.