La forêt de l’enchantement

Le fait de considérer la vie comme une gigantesque conque de verdure, incluant toutes les couleurs connues ou inconnues à ce jour, considérées, non pas comme les simples représentations d’un énorme nuancier de ton, mais plutôt comme un langage complet et infini, donne une dimension cryptuaire qui nous émerveille et nous tient permanemment en éveil. Un éveil au seuil de l’éveil. Une approche au seuil de l’approche. Un commencement au seuil du commencement.

Emily Kaitlyn, que j’appelle ainsi depuis le début de notre rencontre, sans pouvoir dissocier son nom de son prénom, m’apprenait à entrer dans les sens cachés les plus invraisemblables. Elle ne cessait de me pousser dans mes retranchements, et quand même j’avais cette tendance à m’effacer en elle, elle ne désirait jamais que je m’arrête à sa personne. Dépasse-moi, va au-delà de moi, ne me vois plus, déclarait-elle avec une force qui me donnait le vertige. Je ne comprenais pas ces injonctions. Tout cela me laissait longtemps perplexe.

Lire la suite

Douceur d’un ami

La douceur d’un ami, exceptionnelle douceur, réunit toutes celles qui sont en nous, puis au-delà, cette douceur devient la manifestation du muet étonnement, langage universel de l’âme. Nous sommes ce monde que nous percevons à travers une seule palpitation, celle qui nous donne à l’union. Ardemment, durant mon enfance, j’en avais le pressentiment. J’épousais ciel et terre, mais la terre et le ciel m’épousaient aussi. Il n’y avait aucune sorte de séparation, aucune. Certes, il fallait courir rejoindre un drôle de monde, franchir le portail de l’école, s’assoir avec les autres enfants, écouter l’instituteur ou l’institutrice. Enfant, il me fallut déployer de grands efforts pour ne pas m’échapper par la fenêtre et voler vers les nuages. Il me fallut résister une multitude de fois, face à la puissante attraction d’un autre monde, celui qui jouait avec mes sens. Paradoxes se chevauchant, j’aimais beaucoup apprendre et me concentrer sur le tableau noir, les traces d’éponge se mêlant à la craie. Je regardais l’adulte qui se tenait debout, face à nous et l’écoutais presque religieusement. Mais, je retrouvais l’ami, surtout au milieu de la nature. Il dilatait mon âme et je me sentais littéralement disparaître dans ces sensations étranges, me fondre avec quelque chose que je ne nommais pas. Il n’y a quasiment pas de violence en nous, ni de sentiments de révolte, ni de désirs de conquête. Tout est là. Tout est extraordinairement là.

Apologie Dyonésienne

Pour autant que la concrétude soit réelle, l’apologie Dyonésienne relève plutôt des mondes éthériques, ceux des réelles lectures homériques, platoniciennes et initiatiques. Sont devenues absconses ces allusions qui, en spiritualité, appartiennent à la nécessaire nécessité d’une aptitude requise et pratique. Alors que je rencontrais certains grands Maîtres, rarement visibles en ce monde, vous confierai-je, je pus constater qu’un seul regard de leur part suffisait pour qu’ils sachent pertinemment à qui ils avaient affaire. Je n’en étais nullement étonnée. Je dirai même que je m’y attendais assez naturellement. Si un Maître faisait mine de ne rien voir, souvent, c’était par mansuétude. Mais un Maître ne désire nullement s’entourer de disciples. Il est loin de cette cour haletante que l’on rencontre ici ou là, au sein des institutions néo-spiritualistes et débridées ; mais de quoi, au juste, sont-elles débridées ? L’on serait enclin à se demander : comment se fait-il qu’un Maître ne cherche pas à être entouré de disciples ? La quantité leur est d’office contre nature. Noyée par la masse, la spiritualité devient un gadget de plus, au sein d’une société à bon marché et révèle, par là même, sa méconnaissance du cheminement intérieur. L’on pourrait penser que la spiritualité s’adresse au psychisme. Est-ce juste ? Un des Maîtres rencontrés m’avait déclaré, sans détours : De nos jours, il faut un chemin pour parvenir au Chemin.

Lire la suite

Le père

Dans le désert, là où poussent, presque minuscules, des petites plantes insignifiantes au regard des passants, perles pour les itinérants, j’ai vu tes mains tisser des joncs de lumière, et depuis, je songe aux liens de nos pas survenus en ces teintes rosées du sable. Te souviens-tu, l’homme, le fils de l’homme et le fils encore de l’homme, nous servir dans l’oasis de notre adolescence, non loin des palmeraies, un verre de lait ? T’ai-je assez vu ? T’ai-je assez regardé ? Tu avançais, sûr de toi, l’homme qui avait traversé les pays de France, jeune et rieur, compagnon des compagnons du travail. T’ai-je vu autre ? Nimbé d’une lumière divine, l’homme, chandelle rayonnante de notre enfance. Tu étais tous les hommes, si charmant avec tes odeurs félines, l’odeur du penseur, avec le bagou des séducteurs, des charmeurs, l’assidu, parfois, le prédicateur. La virilité de ton corps, la radiance de ton regard. J’étais, sans songer, à voir les autres, sans les voir, toi, les effaçant, emplissant le ciel de ton être. Je suis descendue jusqu’à ne savoir plus que remonter, Ô homme !

Peinture de Joseph Clark (1834-1926)

Les velléités

Le temps qui passe ne revient plus. Le temps passe et s’use par diverses velléités et quand même, il faut que certains êtres s’extraient de tous les combats qui n’ont autre vocation qu’à rassurer les apeurés, ces stupéfaits par la vie, abasourdis par sa force, et dont ils ne reviennent pas. Comment revient-on de la vie ? Comment le pourrait-on ? Comment considérer cette énormité sans cesser toute activité et s’interroger ? J’avais quatorze ans lorsque les questions se mirent à se bousculer. Je pointais d’un doigt certains énoncés, et je tournais les pages avec enthousiasme, parfois même frénésie. J’étais aussi une hébétée. La vie est un prodigieux mystère. La folie des hommes m’interpellait. Je les regardais ahurie : êtes-vous bien des hommes ? leur demandai-je secrètement. Le Ciel parle. Le Ciel nous dit des choses. Les paroles du Ciel vous heurtent jusqu’au plus profond de votre âme. Votre âme s’étend aussi loin que la vaste terre, puis s’élargit encore plus. Vous ne pouvez plus alors vous contenter de la petitesse, de la réduction, des mouvements psychiques, des névroses. L’homme en se coupant de Dieu est devenu un terrible névrosé. Est-il seulement un homme ?

Peinture de George Dunlop Leslie (1835–1921)

Les grands hommes

J’ai toujours été amoureuse des grands hommes et chacune de leur histoire m’emportait tout comme le simple frémissement du vent dans les branchages. Avez-vous considéré que le mouvement et l’immobilité avaient le pouvoir de nous mettre dans une sorte d’émerveillement euphorique ? J’appris à plonger dans l’indicible dès lors que celui-ci s’approchait, lentement, avec sa délicate légèreté. A force d’observer le temps, l’on devient le temps et à force d’observer ce qui s’observe, l’on devient cet instant qui observe l’observé. J’ai attrapé les mots et ils sont devenus tous, un à un, des véhicules dont la féerie se mettait à dilater mon corps entier. Parfois, nous ne sommes plus aucun vêtement physique. Nous flottons dans l’immensité et nous rions ensemble. Il existe une réalité telle que l’on pleure parce que la joie nous étreint. Parfois, le bonheur est douloureux. Il est poignant d’un amour si vif. J’ai visité les grands hommes parce que leur beauté sont le véritable rappel de l’éternité. Ils sont en moi, même si je ne peux tous les citer. Quand vous entrez dans un jardin, vous voyez ces hommes. Même s’ils ne vous voient pas, vous les voyez par le regard de l’amour.

La voix

Ne pas se sentir de son siècle, marcher à côté, cultiver l’esprit, ne plus dépendre du boire et du manger est l’état le plus singulier qui soit. Vivre avec les sens décuplés, puis entendre cet appel qui vient d’un autre monde. Entrer, depuis, en cette résonnance sans jamais oublier, conduite par le vibrant écho. J’étais assise près de la fenêtre, et recopiais un devoir. Seule dans cette vaste chambre que j’appelais Mansarde, dans un profond silence, silence retentissant au demeurant, je perçus une voix. Elle m’appelait depuis un espace inconnu. Elle m’appelait par mon prénom. Je me levai précipitamment et regardai par la fenêtre, d’où je crus que la voix partait. Mon cœur s’affola et de nouveau, je l’entendis quasi plaintive. Aujourd’hui encore j’en frémis. Il s’agissait d’une voix surnaturelle. Je me mis à pleurer sans raison. Je tremblais de tous mes membres et suffoquais d’une tristesse que je ne m’expliquais absolument pas. J’allai voir ma mère pour savoir si l’on m’avait appelée, mais il n’en était rien. Du reste, je le savais. Alors, m’en retournant vers Mansarde, je couchais sur mon carnet, ce qui apparut comme un poème fébrile. Mon âme n’est jamais revenue du moment hébété et troublé. C’est ainsi que je sus que je ne vivrai certainement pas dans le monde que l’on nous voulait nous imposer. Je décidai de soumettre à mon professeur de français cet écrit, comme pour l’éprouver et m’éprouver de même. Lorsqu’elle acheva sa lecture, elle leva un regard intense vers moi et m’interrogea gravement : « Est-ce toi qui l’as écrit ? » Au bord des larmes, j’acquiesçais. Voici ce qu’elle me déclara alors : « Ton écrit est philosophique. Ce n’est pas de ton âge ». Bien des années plus tard, lors que la vie s’écoulait dans un débordement effervescent que je ne pouvais véritablement partager avec personne, je compris que la voix n’avait assurément pas d’âge, qu’elle n’était non plus philosophique, mais qu’elle venait d’ailleurs. Je compris aussi que j’étais à tout jamais marquée par cet appel lancinant…

Peinture de Lu Jianjun (Chinois, né en 1960)

Encore toi

Des nuits entières, durant de longues années, quand le sommeil gagne les corps, l’âme éveillée entre en prière et, des profondeurs traversées du discours, un autre monde, un autre monde surgit… J’écrivais sur un carnet, la plume qui grince dans les abîmes éprouvés. Je disais, maintenant : même s’il s’agissait d’un autre visage, ce serait encore toi. Mon amour pour toi serait le même, car au centre, l’amour a tous les visages, et tous les visages sont encore toi. Quand je te regarde, c’est encore l’autre toi que je vois et l’autre, encore, c’est toujours toi.

Envolée

Je ne sais pas écrire, mais il m’écrit encore et révèle la page blanche, brunie au son de sa propre voix, celle qui résonne. Je ne sais pas écrire, mais il ouvre un livre et j’y saisis sa trace tout le long d’une farandole, légèreté éprise qui fait de moi une misérable folle. Je m’attache au vœu du vent, un nœud incorruptible, ses mains autour de la taille et je l’écoute pour le suivre, à chaque fois, chaque fois. Je poursuis l’aurore quand il arrive sans m’avertir, et je reste des heures pensives, de longues heures, voyageant vers les contrées lointaines d’où l’on ne revient pas. Au milieu du jour, je m’arrête et ne sais plus rien. Qu’arrive-t-il à une folle qui brise mille chemins et ris du sérieux de certains ? Je marche tout comme toi, surprise par les bribes d’un miroir où nagent deux canards ivres. Que s’est-il passé pour que la crudité mesquine s’efface et que l’âme éprouve cette joie ? As-tu ordonné que le monde change et que s’arrête enfin la bêtise ? As-tu effacé, de tes deux mains, ce réalisme qui tue les pauvres gens ? Je ne vis plus ce monde et c’est ailleurs que je voyage. Jamais, ici, rien ne se brise. Tout est pureté, douceur et profonde joie.

Peinture de Harry Watson (1871–1936)

L’homme de lettres

Emue par ses mots, j’aspirais à le rencontrer, car l’homme de lettres est forcément un homme d’esprit, me disais-je. Au-delà des mots, il y a l’homme. Peut-être ne savais-je rien de la vie et sans doute avais-je perdu tous les doutes, un à un, en cours de route. J’avais longtemps vécu comme une nomade, traversant telle une recluse, un monde au-delà du monde. Je ne l’avais pas prémédité. J’avançais ainsi sans autre but que de laisser la quête de vérité m’attraper et me mener. Je n’avais confiance qu’en elle. Je m’y abandonnais sans mesure. Mon âme était celle d’une archéologue, d’une fouilleuse, et même d’une aventureuse. Tout comme Rimbaud, j’avais jeté, très tôt, les livres dans les ruisseaux du commun pour plonger directement, sans bouée de secours, en plein océan. Les mains intérieures sont des fouilleuses inlassables, elles sont nos pensées qui s’envolent telles des multitudes d’oiseaux. Elles rêvent de vent du large et de mystère, mystère mystérieux, caché quelque part. Elles rêvent de questions et aussi de réponses. Les aspirations des uns et des autres me semblaient bien petites comparées à l’étendue magistrale des possibilités infinies de l’être. Quand donc ai-je commencé à comprendre cela en moi ? Sans doute sur les bancs de l’école. Sans doute qu’à force de rencontrer le vide et les schémas types, je me suis vue. J’ai vu que cela ne collait pas. Bien sûr, je m’élançais sur les routes de l’enthousiasme, même durant le temps que je passais dans les collèges et lycées où je fus enseignante. Je pensais qu’en donnant aux élèves le temps suspendu de la Question, je leur apprendrais à ouvrir les yeux. De grands yeux émerveillés. Les yeux de la surprise, les yeux de l’insolite. Certains sont devenus mes amis intimes. D’autres se sont rangés, telles de confortables boîtes. Avec mes élèves, j’entretenais des relations d’intimité, parce que je les voyais comme de merveilleuses créatures, des âmes enchantées. Je leur ouvrais ce champ. J’étais persuadée que tous les élèves pouvaient réussir, d’une façon ou d’une autre. J’avais établi une pédagogie, toute personnelle et fonctionnelle. C’était une réussite. Je donnais des cours bénévolement dans les quartiers défavorisés. Je ramenais ces enfants à la maison et outre de leur dispenser des cours méthodologiques, nous prenions ensemble un goûter et échangions durant de longs moments. (…)

***

J’avais oublié le monde et les vautours. Je ne le voyais pas. Avait-il fini par disparaître ? Je ne connaissais plus rien. Plus rien des tortuosités de l’homme. Cela n’avait aucune espèce d’importance. Le jardin de lumière est en nous et nous sommes à rencontrer très peu de gens dans le fond. Le passage, c’est l’amour. Celui-ci est une ouverture au milieu d’une jungle kafkaïenne. Quand je le rencontrai, je n’imaginais pas qu’il se puisse y avoir un décalage entre ses mots et lui-même. Je ne connaissais que très peu les hommes. Cet homme avait les mots, non pas de ceux qui séduisent les femmes vénales, ni les femmes vaniteuses, mais il avait les mots de sa réalité, celle qu’il ne connaissait pas encore.

Peinture de Anna Ancher