Liang 亮

Elle se remémorait ce jour fatidique, quand pénétrant dans la cour de l’école, le maître l’avait retenue violemment par sa longue natte brune et lui avait demandé pourquoi elle ne portait pas son tablier. La violence du geste, la brusquerie des mots l’avaient atteint comme un coup de poignard en plein cœur. Elle balbutia un pardon, mais le maître l’avait regardée avec du noir dans les yeux. Alors, elle avait fait demi-tour et s’était enfuie en courant et même Liang qui passait par là, surpris par son visage défait, n’avait pu la retenir. Jamais, jamais, je ne remettrai les pieds dans cette école. Tu m’entends Liang ? Je ne saurai jamais ni lire, ni écrire. Jamais ! Des années plus tard, alors que des milliers de gestes s’étaient déployés partout, dans la nature, dans le jardin, autour du feu de la cuisine, les longues soirées d’été à tisser et à chanter, Liang lui avait dit : Tu nous as enveloppés de tant de présence ! Elle avait pleuré.

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Liang 亮

Elle écoutait attentivement la lecture assidue de Liang. Durant tout ce temps, ses mains tressaient une couronne de fleurs. Le printemps avait couru dans les prairies et les arbres semaient leur enchantement quand le soleil obliquait presque dangereusement sur les épaules de Liang. Elle se levait précipitamment alors et se mettait derrière lui pour faire de l’ombre. Dis-moi Liang, pourquoi les hommes sont-ils si hostiles, pourquoi sont-ils si suspicieux, si méchants ? Est-ce que c’est écrit dans ton livre ? Parle-t-on de ces choses-là ? Je me suis souvenue comment la voisine avait lancé du venin à Māmā, parce qu’elle l’avait vue entrer dans la maison du vieux Li Xiuying et lui offrir un repas. Est-ce que c’est mal Liang ? Est-ce que les hommes aiment faire le mal ?

Liang 亮

Quand tu reviendras, Liang, je me tiendrai bien droite. Quand tu reviendras, Liang, je t’aurai préparé des lu dou gaos*, et des Zongzis** et nous rirons ensemble derrières les joncs, près de l’étang. Tu me liras autant que tu veux les contes de notre souveraine Chine et je ne t’interromprai pas, mon Liang. Quand tu reviendras Liang, tu auras grandi, et peut-être que tu m’auras oubliée. Mais, je viendrai encore en courant, Liang, et moi, je sais que tu seras toujours là, parce que moi, Liang, je ne peux pas t’oublier.

Liang, brillant élève du village, avait été envoyé à Pékin pour poursuivre ses études à l’université Tsinghua (清華大學). Il fut absent durant de nombreuses années, afin d’obtenir son diplôme d’ingénieur. Il n’y avait pas à l’époque grand moyen de communication, et les déplacements étaient plutôt rares.

*Gâteau aux haricots mungo

**Boulettes de riz

Liang 亮

Malgré son jeune âge, elle portait son petit frère sur le dos. Du champ, il lui fallait rapporter quelques racines, peut-être des navets, de quoi faire un bon bouillon avec du gras de poulet. Petit frère dormait bien au chaud tout contre elle, rassuré par le balancement régulier de son corps. Quand elle croisait Liang sur le chemin qui le menait, à l’inverse d’elle, vers l’école du village, tandis qu’il portait ses lourds livres, emmitouflé dans son manteau bleu, elle lui faisait un signe de la main. Un rire malicieux s’emparait d’elle, presque inévitablement. Hé Liang ! Rejoins-nous pour le déjeuner. J’aurai préparé du bouillon et des nouilles.

Liang 亮

Elle était de grâce, sans l’avoir cherchée, ses vêtements bien usés, de campagne que l’on avait courue sans se lasser. Les cheveux ruisselaient sauvages, au vent, emmêlés de poussière, de sable fin et des rosées de cascades, le visage de glaise séchée ; elle enfilait les ouvrages, brodait sur les coussins des paysages. Tu vois Liang, j’écris sur la soie, les heures de nos promenades.

Liang 亮

Quand Liang restait des heures durant, le nez dans ses livres, elle commençait par tourner tout autour de lui, d’abord en faisant de grands cercles silencieux, puis, face à son inertie, elle finissait par pousser de bruyants soupirs, des soupirs de plus en plus profonds et même orageux. Quand elle était d’humeur taquine, il lui venait l’idée de lui chatouiller les narines avec un brin d’herbe, mais, il faisait toujours un geste nonchalant comme pour chasser une mouche un peu trop audacieuse.