Depuis tout ce temps

Depuis tout ce temps,
Les uns me poursuivent,
Les autres me tourmentent,
Mais ce cœur tendu,
A tantôt fui.
Quand s’est-il jamais appartenu ?
Voici qu’il file,
J’ai beau le saisir,
Mille fois,
Il m’échappe,
Le voici à mille nues,
Le voici flamboyant,
Le voici cuisant,
Le voici au tréfonds,
Le voici disparu,
Mon corps entier, l’a pris.
J’ai mangé d’un fruit,
Ni d’ici,
Ni défendu,
Mon cœur, qu’as-tu fait de mes nuits ?
Est-ce un raisin,
Est-ce une figue,
Est-ce plutôt miel inconnu ?
Depuis tout ce temps, l’on me blâme,
Depuis tout ce temps,
Que suis-je devenue ?
Bien, bien !
Il me plaît d’être ainsi,
Il me plaît d’avoir perdu,
Le sens et la raison,
D’être en la loi de ceci,
Je n’ai pas même les haillons d’une vie.
Depuis tout ce temps,
L’on me reproche,
Mais mon cœur, je cours après lui.

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Correspondances LII

Très cher,

Depuis longtemps, nous avons cessé de croire en la politique. Il nous semblait que les solutions, intégrations et autres fariboles devenaient saugrenues et nous excluaient définitivement de toute réalité. La vie n’appartient pas à ceux qui se voudraient nous diriger. Que l’on s’appesantisse ensemble sur les modalités d’une organisation sociétale, cela me semble, certes, la plus franche des approches. Depuis longtemps, nous savons que le pouvoir est corrompu. Une véritable gangrène quasi indissoluble. Pourtant, à défaut de sombrer dans le plus grand des désarrois ou de sauter de joie comme la plus niaise des personnes, nous avons opté pour un chemin intérieur, résolument et définitivement. L’on pourrait dire que ce chemin nous a choisi. C’est presque certain. Toutes choses, en nous-même, et même à l’extérieur, participaient de cette vivante orientation. Nous en avons parlé bien souvent. En dépit du fait que ce monde court à sa propre perte, nous avons répondu à l’appel intime de notre être. Nous n’y reviendrons pas. Au point où nous en sommes, nous n’avons pas peur du lendemain, ni peur de mourir de faim ou de froid. Si nous quittons ce monde, nous le quittons avec quiétude. Sans doute, sommes-nous loin de tout comprendre, mais, à ce moment précis, nous n’éprouvons ni regret, ni âpreté, ni rancune. Nous n’espérons ni nous ne désespérons. Nous sommes reconnaissante.

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Les ailes

Le rougeoiement du cœur,
Semblable au désir insatiable,
Les effluves d’un voyage.

Où s’en est allé le bruit furtif des ailes,
Noyé par les rougeurs du ciel ?
Et où s’en est allé le regard incertain,
Aux sillons brefs du matin ?
Où s’est donc alangui le soleil,
Quand les oiseaux s’échappent au firmament vermeil ?
Les a-t-on suivis sans que rien ne nous retienne,
Ou bien s’est-on appesanti sur ce que crayonne
Un cœur tout étourdi ?
Reviendront-ils nous donner quelques nouvelles,
Là où leur bec pointe ivre et, l’étendard qui flotte
Au sommet d’un autre monde ?
Je vais avec eux sans plus attendre,
Ces ailes frémissantes et haletantes
Sont de loin mon périple favori.

Encore

Si je devais te répondre,
Je te répondrais.
Le rythme,
Mon pouls sur le rocher,
Je ne serais plus ici,
Je viendrais,
Le pas sur la grève.
Je n’ai plus de temps
Stupéfait !
Ni coursier,
Ni chevelure,
Ni même stature,
Ni encore sourcier,
Car, si je devais marcher,
Je marcherais,
Le flanc au vent,
Les yeux collés à la lecture.
Mais, si je devais lire,
Je lirais,
La plume
Et l’encolure,
Submergée au levant.
Et, si je devais me lier,
Je me lierais,
Les poignes d’une césure,
L’aube,
Eloquente !
Et, si je devais te faire le récit,
Je m’envelopperais d’un ruisseau,
Je saisirais la rose des mots,
La bouture des montagnes imposantes,
Le charme de la lenteur,
Et, si je devais te le dire,
Je te le dirais,
Sans jamais finir,
Je te le dirais encore.

___

Peinture de Félix Mas

If

Réverbération intense,
Au secret du limon,
La prunelle des ifs.

Saisir ou être saisie ? L’instant frémit tout éternellement, et le pas allégé, comme surpris, s’exclame de tant de beauté. J’aimerais ne jamais oublier, ne jamais oublier, ne jamais oublier, la grâce et la légèreté. J’aimerais ne jamais m’assoupir, l’instant de la visite de mon Bien-Aimé.

Fil d’une trame

Fil d’antan,
Les jours de laine,
Fil à l’azur,
La porte et son pêne,
Précieuse à la gâche !
Ruban de coton,
Blancs moutons,
Mais défile les nœuds,
Le rêve s’élève,
Grâce des Cieux.
Puis, Dame à l’ouvrage,
Combien de feuilles valsent ?
Je tins une page,
Ton livre est un gage.
Comme une flambée,
Sans même retombée,
La tour des âmes,
Le tambour proclame,
Une pomme verte !
Il n’est pas de peine,
L’aube souveraine,
L’été s’effaçant,
L’heure est suprême.
Souviens-toi : je t’aime !

________

Nous étions trois, et nous chantions, les soirées longues de nos quinze ans ; puis une année passe et le chant reste ; nous rions et nous continuons : (Petit clin d’œil.)

La traversée

.

Un petit homme était assis sur un banc, les paupières closes, le monde en lui, telle une fabuleuse légende retenue au plus profond de son cœur. Il se balançait et chantait en silence, compagnant ses amis. Ses épaules s’étaient voûtées avec le temps, son corps était semblable à celui d’un enfant et pourtant, il s’agissait d’un vieil homme aux cheveux blancs, aux mains ridées. Son gilet ouvert sur la poitrine, la tête baissée, il dévoilait ainsi la profondeur de son instant. Était-il devenu un balancier dont l’accord ne dépendait plus du monde environnant? Je l’observais de loin, cachée par un arbre et j’écoutais son silence. L’âge l’avait vêtu d’une parure de lumière, d’une sagesse incontestée. Son chant me submergeait et je suivais son balancement avec une joie que je ne maîtrisais pas. Il était mon père, mon frère, mon ancêtre. Il était mon fils, mon compagnon, mon être. Il renaissait à chacun de ses mouvements et son cœur semblait flotter au-dessus du monde entier, semblable à un tournoiement. Autour de lui, des hommes criaient, entraient en une étrange frénésie, mais lui, les yeux fermés, continuait de danser avec les épaules et son torse faisait des va-et-vient, accordé à son balancier intérieur.

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Aimer

Dans la simplicité,
Aimer, sans la multitude,
Aimer par l’unité.

Au centre, la convergence ; l’essieu, le milieu. Dissolution n’est pas union. Avec mon ami nous parlons longtemps. Nous nous aimons. Nous buvons un café ou deux. Nous contemplons les étoiles et nous remontons jusqu’à Platon. Distillation du temps, recueil ouvert au diapason. Nous aimons ceux que nous visitons et nous leur disons : « Nous vous aimons ! » Le sanctuaire est la rencontre possible. Pour parvenir au véritable sourire, connaître. Pour parvenir au parfait sourire, s’asseoir. Pour parvenir au sourire rayonnant, écouter et recevoir. La rencontre est un long temps, longtemps. L’Amour mûrit hors de la quantité. Comment aimer un à un, sans que ne soit briser le Temps ? « J’aime la rareté », me dit mon ami. – Et qu’est-elle donc ? Le temps de la transformation, le temps de l’in-fusion… Chaque être mérite d’être aimé en sa quintessence. Chaque être mérite que l’on se recueille longtemps avec lui.

Vermeille

– Combien d’heures à T’aimer ?
– Comptes-tu avec Moi ?
Les étoiles sont fixes.

J’ouvris le recueil. Je fus saisie par l’Amour d’un tel et puis d’un autre, et encore toutes ces poignes de semences vermeilles, au goût odorant qui forment la trame. Leurs âmes sont tels des soleils et je bois au matin leur jus de grenade. Perles de Rosées des voyages successifs. Je sus que chaque monde avait donné sa quintessence. Sais-tu que ces semences, incrustées au corps de l’être, sont mes retrouvailles ? Et, je suis, au matin, à embrasser la Rose, à l’embrasser de notre semblable réminiscence. Comme les sources jaillissantes sont les ponts de notre intime secret ! Je m’assois auprès de ta floraison intense, le parfum de notre entente, l’arbre de notre êtreté, et nulle sentinelle, ni âpreté, tandis que le cœur s’en ira de ce monde avec la juteuse merveille, l’offrande rare du Temple, le long d’un jour où tout s’est révélé.

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Sculpture de Leonard Agathon (1841-1923)

Fleur

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Vase aux larges anses,
Du silence est votre fruit,
Cette fleur, votre langage.

Cette conscience tel un étage, du rubis à l’ombre de votre nuit, les étoiles tel un adage, l’or de votre nuit.