Doux zéphyr

Dans l’infinitude des présences, ne T’ai-je pas choisi ? Vivre en Toi, m’occuper de Toi, entrer en Ta Danse et tournoyer. Que nous importe le reste ? L’on choisit son Ami. Un jour, il vient, rompant avec l’horizon. Il le brise dans le soleil cru et transperçant ; voici la croix défaite ; voici le champ ouvert ; Il se dessine dans le cœur gravé de Lui, devient le chemin sans pareil. Il ouvre le secret d’une lointaine étoile, donne au voyage de l’âme et l’âme Le reconnait. Il devance tout appel. Son écho vibrant nous rappelle à la promesse. Nous courons sur les allées et même si les ronces entravent la route, la main n’hésite pas à les prendre en soi et à en faire le labour du cœur. De l’autre côté du miroir, l’Amour gravit les échelons et de grade en grade, la vision est un écartèlement, un écartement et Tu apparais comme Tu as toujours été là. La relation pure. La connaissance. C’est le jus d’une grenade, la transpiration d’un ruisseau, l’effervescence du vent, notre doux zéphyr. Ta Main prodigieuse nous emporte. Elle imprime notre Livre mutuel. Nous lisons…

Le ciel transperce

Au-dessus de la montagne,
Le ciel transperce,
Le cœur Te reconnaît.

Chaque chose devient une confidence et Tu me dis ces secrets qui ont le goût des perles odorées. Le cœur du roitelet, les frondaisons opulentes, l’arbre majestueux, mille mondes jaillissent et mille autres encore. Je me suis arrêtée, et j’écoute. Entends-tu mon ami ? Entends-tu le passage du lézard sous les branches ? Il me raconte l’histoire d’un muret. Je le suis en riant. Combien de fois me suis-je perdue, même devant l’araignée ? Une herbe s’agite et je lui tends la main. Le blé danse, parsemé, ici ou là, dans un jardin luxuriant. Il a parlé. Sans Toi, je n’ai pas de cœur.

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Peinture de Phoebe Anna Traquair (1852-1936)

Confidence d’une fauvette

Le cœur d’une fauvette,
Me confie mille petits mots,
Le chant et la retenue.

Lente rêverie sur le sentier ; La solitude d’une réalité vibre au même moment et l’Amour creuse un sillon depuis la source jusqu’à la vallée. J’aime mourir à chaque instant. Le temps s’est arrêté. Il n’existe plus. Ô mort qui devient vie ! Ô mort, je sais que tu es vérité. Mort ! Qu’as-tu fais de moi ? La mort est Amour.

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Peinture de Juan Manuel Hernández

Le langage des oiseaux

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Si l’on dit que le monde s’écorche vif, et que des braises incandescentes sont parsemées dans un ciel rougeoyant, et si l’on dit que le vent se grise des feuillages de certains arbres, tandis que les fleurs éparses dansent et luttent parfois âprement, alors que les oiseaux volent, j’écoute leur ronde et demeure ainsi, assise, emportée par le temps. Lors que je m’allonge, je reste les bras posés sur les draps frais et blancs, paumes ouvertes et priant. L’oraison est si puissante, le souffle si prégnant, le corps se suspend à la présence, que dis-je, il en est tout entier submergé, et le cœur palpite subitement. Tandis qu’il est à précipiter le rythme, il se passe quelque chose qui relève totalement de l’intemporel et c’est ainsi que l’instant n’est plus instant, mais brusque conscience et discernement. Quand je relis, par moment, presque subrepticement, Le langage des oiseaux, je vais sans discontinuer vers Farīd ad-Dīn ʿAṭṭār et je m’assoie auprès de lui, au plus près de son âme dilatée, des pays qu’il visite et tous me heurtent d’une pointe suave qui me laisse hébétée. Durant de longs moments, je ne suis plus ici. Mon corps s’envole, mon âme voyage et je rejoins tout l’univers sans craindre un seul moment d’oublier le reste de la condition transitoire d’un monde. Quand un oiseau chante, son chant est à nous enseigner. Il heurte nos assoupissements et tel un prodigieux écho, il nous fait part de la plus infime relation, car toute chose est une vibration intense et je sais, oui, je sais, que cet instant n’est rien autre qu’une présence, celle grandiose d’une lumineuse réalité.

Correspondances L

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Très cher,

Où êtes-vous que je ne saurais perdre ? Chacun des souffles de l’humanité est un de mes souffles et je ne saurais y échapper. Dans l’infini possibilité des consciences, il en est une qui réunit toutes celles qui sont nées, écoulées, la transpirée luminescente fluviale du dos de l’Homme, le Premier. Les nuées sont une multitude effervescente, et qu’ont-elles ces âmes qui bouillonnent encore, tremblantes, parfois gémissantes, toutes alignées selon leur lignée ? Qu’ont-elles qui me retiennent, et me faire ralentir le pas ? Mes yeux plongent dans l’instant où tout commence, et je vois des enfants d’une remembrance qui papillonnent, âmes errantes, au sein d’une vastité incommensurable. Je suis suspendue à cette vision et je vole au-dessus de la plus grande possibilité jamais envisagée. Bien sûr, d’aucuns prétendent qu’il faille attendre notre tour, et faire une révérence à celui qui synthétise toutes les consciences. Mais, j’ai rencontré des âmes folles et elles avaient toute l’autorité acquise pour aller ici, et là-bas, cueillir, comme on cueille l’eau des ruisseaux, les esseulés. Elles n’appartiennent qu’à Celui qui leur a donné cette grande liberté. Je Le vois rire. Peut-être qu’à ce moment, l’enfant, c’est Lui ! Alors, je dis : où êtes-vous que je ne saurais perdre, et que je chéris, en dépit de la forme, en dépit de l’hostilité, en dépit des ignorances et même des déviances ? Où êtes-vous si ce n’est quelque part que je ne vais présentement pas nommer.

Votre B.

L’île

Il est une île ;
S’est-elle soulevée ?
Je vole.

Un héron passe au-dessus des nuages et le ciel s’éclaire. La blancheur évanescente de ses ailes et son long cou deviennent une montagne. Que vois-je ? Qu’est-ce donc que tout ceci ? La huppe toque à la fenêtre et je vois les deux yeux d’une créature impressionnante. Est-ce un ange ? Il se tient sur le toit du monde et s’exprime par le regard pénétrant. Chose étonnante, je comprends son langage. Mon cœur tumultueux devient cette île et le ciel s’y introduit comme le puissant faisceau d’un au-delà.

A l’intérieur

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A l’intérieur, douceur,
Le cœur, ces pas vers Toi,
Chemin taillé dans la nuit.
A l’intérieur, lenteur,
Ivre d’avoir bu les roses
Pétale de fleur,
Infime,
Et ta voix qui creuse,
Me saisit :
Parfum de cerises,
A l’intérieur, libre,
Retenue par mes pas, bien retenus
Comme tu tournoies !
Gorgée de pluie,
Les simples fruits,
Laisse-moi T’aimer,
Sur le chemin de nos pas,
Tandis que les hautes herbes,
S’étonnent,
Le ciel vacille au-dessus,
Dis-moi,
Libre, je le suis !
Vol d’un papillon,
Libellule bleue,
Je ris et je pleure :
L’âme d’une femme n’est plus
Qu’une main,
Sur la joue rugueuse,
D’un soir et d’un matin,
La pendule et l’horloge,
Le cœur étreint
Mon Être Un.

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Peinture de Leon Frederic 1894

L’instant

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Je n’ai pas vécu,
Je n’ai pas su vivre,
Ne me dis pas autre chose !
Au creuset des mots,
Le bol d’un moine me convenait.
Je n’ai pas vécu,
Tout à la flamme d’une chandelle,
Ses syllabées faisant de moi l’impossible hôte.
Non ! Je n’ai pas su vivre dans l’étamine d’une hirondelle,
Ni même dans les coins de ma maison,
Goutte après goutte,
Un océan noyait mes vagues,
Du flux de ses tourmentes ;
Balayant les rivages.
Je n’ai pas vécu,
Portant la semence,
Elle, parlant depuis mes entrailles,
Ces enfants que je promène,
Sur le dos, voûtée de joie,
L’insensée galopante,
Partout, la folie de l’étrangeté.
Je n’ai pas vécu,
Le trouble de mes printemps,
Le jaillissement de son pollen,
Le crépuscule des arbres,
Leur feuillage semblable aux mains haletantes,
Crépitement au passage d’un vent.
Je n’ai rien vécu,
Dans les scintillements d’une neige,
Ni plus saisis les encolures d’un nuage,
Perdue dans les soubresauts de mes rêves.
Qu’ai-je vu ?
Qu’ai-je entendu ?
Il pleure du sang de mon étreinte,
Des serrements de mon aspiration,
Des solitudes de nos étoiles gouvernantes,
Des furtifs tremblements du souffle ardent,
Des vertiges d’une floraison,
L’embrasement des larmes éteintes,
Aux sillons de ma non-existence.
Non ! Ne me dis rien !
Puisque je n’ai vécu qu’un instant,
L’ombre d’un platane,
Les rires et les joies,
Les corps que j’ai touchés,
Mon père, ma mère,
L’instant d’une vision,
L’apnée d’un silence,
Et tout tient dans la main de l’Amant.