Visage de lune

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Nous nous étions rencontrées, il y a fort longtemps. J’étais alors étudiante. Déambulant dans Paris, à mes heures perdues, j’avais fini par atterrir au sein d’un cercle quelque peu intime et où l’on redécouvrait, tels des nouveau-nés, la spiritualité. Nous réapprenions tout, le monde caché, le monde des douces concordances, de la fraternité, de la pratique, de l’avancée. Ce jour-là, elle arriva. Je fus frappée par son visage de lune. Elle resplendissait. Je la regardais. Tout son être semblait se détacher du groupe. Elle souriait avec une réelle grâce et les yeux baissés, elle avançait dans la pièce. Ce sont les premières impressions qui comptent. Tout comme avec Emily Kaitlyn, je demeurais sous le charme vibratoire de sa réalité spirituelle. Sans doute, suis-je très sensible à l’aura de l’autre. (…)

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Correspondances L

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Très cher,

Où êtes-vous que je ne saurais perdre ? Chacun des souffles de l’humanité est un de mes souffles et je ne saurais y échapper. Dans l’infini possibilité des consciences, il en est une qui réunit toutes celles qui sont nées, écoulées, la transpirée luminescente fluviale du dos de l’Homme, le Premier. Les nuées sont une multitude effervescente, et qu’ont-elles ces âmes qui bouillonnent encore, tremblantes, parfois gémissantes, toutes alignées selon leur lignée ? Qu’ont-elles qui me retiennent, et me faire ralentir le pas ? Mes yeux plongent dans l’instant où tout commence, et je vois des enfants d’une remembrance qui papillonnent, âmes errantes, au sein d’une vastité incommensurable. Je suis suspendue à cette vision et je vole au-dessus de la plus grande possibilité jamais envisagée. Bien sûr, d’aucuns prétendent qu’il faille attendre notre tour, et faire une révérence à celui qui synthétise toutes les consciences. Mais, j’ai rencontré des âmes folles et elles avaient toute l’autorité acquise pour aller ici, et là-bas, cueillir, comme on cueille l’eau des ruisseaux, les esseulés. Elles n’appartiennent qu’à Celui qui leur a donné cette grande liberté. Je Le vois rire. Peut-être qu’à ce moment, l’enfant, c’est Lui ! Alors, je dis : où êtes-vous que je ne saurais perdre, et que je chéris, en dépit de la forme, en dépit de l’hostilité, en dépit des ignorances et même des déviances ? Où êtes-vous si ce n’est quelque part que je ne vais présentement pas nommer.

Votre B.

Cordée

Je ne marcherai jamais sans tenir fermement notre cordée, comme le seul lien de vie, car, est-il une autre exaltation que celui de ce souffle qui compte presque imperceptiblement chaque touche sur le doux clavier de notre marche en cadence ? Notre cordée nous tient aussi solidement qu’une brise sur le front impalpable de notre rencontre et jamais je ne méconnaitrais notre complice intimité, ni notre amour-amitié ; jamais, je ne lui jetterai la moindre ombre, puisque tout est lumière, étonnant élan qui n’en finit pas de s’épancher dans le tressautement de notre enchantement. Jamais, je ne renierai la plus infime de notre entente et même si mésentente il est, elle n’est qu’entente cachée. Jamais, je ne renierai rien de ce nous, ni de ce qui se vit dans l’enthousiasme d’un cœur irréversiblement irrigué. Chaque fois, je reviendrai, car mon cœur connaît le chemin de l’Amour et chaque fois qu’il le retrouve, il danse à tue-tête sans se soucier ni de toi, ni de moi.

Folie

Il faut beaucoup de folie pour être un ami, car sans la folie, l’amitié se dissout dans les trivialités et mesquineries de la vie. Il faut beaucoup de folie pour aimer, et ne pas perdre son Amour, et il faut beaucoup de folie pour être dans le souffle même de l’Amour. Sans cette folie, sans cette exaltation de l’âme, sans cette foi en ce vide, qui se lancerait donc du haut d’une falaise sans craindre d’être fracassé par les lames d’une mer meurtrière ? Mais l’Amour vainc toutes les tiédeurs et donne au cœur une force qui au-delà de la douleur de l’Amour devient son Flambeau. Je te porte sur mon dos comme un fils porte son père, ou comme une mère qui ne lâche jamais son enfant. Je te porte par la lumière qui porte. La folie est lumière.

Véracité

Rythme lent d’un cœur au diapason avec le souffle léger et imperceptible d’une brise, les pas saccadés d’une tendre marche amicale, le chemin nous enserrant à bras-le-corps, tandis que la vie semble s’arrêter en une courte pulsation, et la nuit vibre d’elle-même. L’immobilité des arbres est presque accablante, tandis que la ville se repose. En ce ciel, ampleur d’un encrier bleuté de nuit, y baigne un livre flottant en la forme achevée d’un croissant lumineux. L’odeur prégnante du tilleul m’étourdit. Je reste à genoux près de la fenêtre et je baisse la tête. Les yeux béats qui s’ouvrent à la joie de te voir. Le visage s’illumine par ton apparition. Il s’agit de la simple joie de rencontrer délicatesse d’un pinceau de Maître, pinceau qui souligne la noblesse et la véracité de ton être.

Fereshteh*

L’inspiration vient de deux horizons différents. Plus que tout, l’inspiration est une profonde modulation de l’esprit. Le véritable travail s’opère en plein cœur. Substrat dont la pénétrabilité ne peut en aucun cas advenir d’un artifice. Celui-ci est par nature une tromperie. L’artifice naît d’une dépravation qui pousse l’individu, à son insu parfois, il le faut bien reconnaître, vers la manigance. Les mots entretiennent, selon l’individu, une action assez remarquable. Au cours de notre périple, déjà lointain, nous avions, certes, découvert un autre monde et par lui, nous avions réalisé qu’il existait un grave malentendu avec celui qui nous avait été donné de vivre, presque simultanément, comme une sorte de transfuge inopiné. La lumière est entière ou ne l’est pas. L’on ne peut s’autoriser à être le représentant de quoi que ce soit lorsque notre lumière est inefficiente. Mon travail d’archéologie m’avait appris à m’ouvrir à la nature et à l’intuition. Il est vrai qu’Emily Kaithlyn exerça sur mon être, non pas un ascendant servile, comme on serait enclin à le supposer, mais, bien au contraire, une influence consentie, ancrée dans la confiance mutuelle et la sincérité. Sa personne entière me captivait, parce que cette femme était authentique. Son être résonnait en moi et m’ouvrait à des perceptions peu communes. L’authenticité vous élève. Le reste est, assurément, un marché de dupes.

La magie d’un être vient de ce qu’il fait ressortir le meilleur de vous-même. Il vous apprend à observer, à vous observer, avec cette particularité que seule la subtile intuitivité peut provoquer en vous. Nous commençâmes à être ensemble, Emily Kaithlyn et moi-même, parce que nous l’avions toujours été, et que notre rencontre datait vraisemblablement d’un autre monde. La réminiscence d’une relation est d’une absoluité définitive. Emily Kaithlyn me disait avec beaucoup d’humour : Jeune fille, il n’y a pas grand monde sur terre et nous aurions grandement tort de nous y attarder. Il faut reprendre le travail là où il s’est arrêté, un point c’est tout ! Je savais de certitude certaine que cette femme charismatique disait la vérité. Quelque chose en moi le ressentait si intensément que je me surprenais parfois à trembler, submergée par une émotion indicible.

Néanmoins, amoureuse que j’étais depuis toujours des détails de la vie quotidienne, je ne prenais pas véritablement la mesure du séisme intérieur que je vivais alors. Je continuais ma vie estudiantine avec beaucoup de nonchalance. Je rencontrais parfois d’anciennes connaissances, celles de mon lycée, ou fréquentais de nouvelles personnes, car tout en étant sociale, je me vouais à la solitude avec l’esprit méticuleux des contemplatifs. Avais-je un quelconque mérite ? Depuis toujours, j’aimais me retirer dans le silence de la contemplation, dans sa pieuse inactivité apparente. Je détestais l’agitation et même l’étrange manifestation nerveuse de mes contemporains. J’abhorrais l’affairement. Je n’éprouvais aucune inquiétude quant à mon avenir. Les rivalités et les impostures m’insupportaient. Il me semblait que tout était là et que la vie était un Jardin sans fin. Malgré tout, je m’étais prise de sympathie avec une étudiante iranienne, une réfugiée de la révolution. Elle et son frère avaient atterri à Paris depuis peu. Fereshteh était brune, les cheveux épais et raides ; elle était de taille moyenne, élégante et douce. Nous nous étions rencontrées au cours de Russe. Nous passions beaucoup de temps ensemble. Il me semblait naturel de l’entourer de bienveillance. Ne m’avait-elle pas confié, avec beaucoup d’émotion, le récit des tortures que sa famille avait subies, simplement parce qu’ils étaient sunnites ? J’étais atterrée. Ses parents avaient tout sacrifié afin d’éloigner leurs deux enfants. Ces derniers vivaient dans un petit appartement, sous les toits de Paris et poursuivaient leurs études. Fereshteh me disait que, son frère et elle, avaient été de grands privilégiés, contrairement à certains de leurs compatriotes, la richesse personnelle de leurs parents leur avait ouvert les frontières et permis ainsi d’échapper au chaos que subissait l’Iran. Mais Fereshteh se sentait seule et isolée, totalement perdue dans ce vaste Paris. Son visage laissait souvent entrapercevoir un voile de tristesse insondable. J’étais émue jusqu’aux larmes par son petit être. Je me promis alors de veiller sur elle et de l’entraîner dans la joie simple de l’existence.

*Prénom iranien qui signifie petite fée.

©Béatrice D’Elché

Cher ami

De la crudité d’une vie sur terre,
Je n’ai pas eu peur, mon cher ami,
D’avoir marché sur les sentiers,
D’avoir entendu le vol d’un épervier,
Je n’ai pas eu peur, mon cher ami,
Lorsque le soleil pleurait des larmes chaudes,
Que les hirondelles s’envolaient vers le sud,
Que nos sangs bouillonnaient sur les touches d’un clavier,
Je n’ai pas eu peur, mon cher ami,
D’avoir bu le matin des prières,
Des parfums de notre légèreté,
Que les passereaux valsent au-dessus de la ville,
Je n’ai pas eu peur, Ô cher ami,
Et je n’étais ni un homme ni une femme,
Puisque je m’étais défaite des vétustés,
Je courais et le vent m’emportait,
Je n’ai pas eu peur, Ô mon ami,
Le cœur juteux et libre d’aimer,
Je partirai dans la joie et je rirai à ma mort,
De cette crudité, en passant par le rêve,
Je me suis amusée ;
Je n’étais plus une femme, je n’étais plus un homme,
Les ailes d’une âme n’ont pas de couleur,
L’esprit s’est détaché du monde entier,
Le cœur ivre, loin de la prison des hommes,
Je n’ai pas eu peur, je n’ai pas eu peur,
Dévalant sur le sentier escarpé,
Te retrouvant dans nos poèmes entremêlés
Qu’une existence entière nous a rapporté,
Et m’en suis étonnée, m’en suis étonnée…

Sœurs d’âme

MM, qui était fille unique, n’avait pas de chambre. Elle dormait, à la nuit tombée, dans le salon dans lequel se défaisait chaque fois un petit canapé-lit. Cela me touchait beaucoup que cette jeune fille ait pu grandir sans avoir une pièce où se recueillir. Chaque fois que je la rencontrais chez elle, le salon nous accueillait. Elle me réservait, avec une sorte de révérence fébrile, le fauteuil près de la grande fenêtre. Une immense plante, ce fameux caoutchouc, Ficus elastica de son nom latin, se déployait au-dessus de ma tête. J’avais l’impression d’être transplantée dans une singulière forêt en Amazonie. MM m’invita de suite dans son univers intime. A défaut de chambre, mon amie avait arrangé un placard en y plaçant des étagères sur lesquelles, elle avait posé ça et là des objets, des images, des livres et toutes sortes de petites choses qui lui étaient précieuses. Je trouvais cela émouvant et sans doute féerique. Je me souviens de la couleur d’ensemble : un pourpre pastel. MM était délicate dans ses manières, pleine d’une certaine grâce. Je pouvais l’observer ainsi sans jamais me lasser. J’aimais tous les menus détails. J’aimais nos conversations qui duraient des heures. J’aimais la confiance qu’elle me manifestait. Elle me changeait des autres filles que j’avais connues et qui étaient d’humeur toujours changeante, qui étaient égoïstes voire versatiles et colériques. Auprès de MM, je coulais des moments heureux, et elle venait comme une touche exquise se poser sur mes jours contemplatifs et apaisés. Nous étions sœurs. Nous étions véritablement des sœurs d’âme. Où que nous nous trouvions, nous étions toujours dans le plus beau des jardins.

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Peinture de Lawton Parker

Rencontre avec T (suite)

Oeuvre de Agnolo Bronzino (1503-1572)

Nous l’attendons de tous nos vœux, ces vœux que l’on cachent même à soi-même, ceux que l’on n’ose exprimer ; nous l’attendons, après avoir vécu d’apothéotiques conversions poétiques. Nous nous installons à la cime de nos aspirations, tout comme nous ouvrons le livre avec une fièvre sauvage. Nous avions balayé de nos petits doigts le bouton de lune, les morceaux de nuages, les feuilles matinales, regardé l’automne joncher le sol de ses brumes, explorer la saison exaltante jusqu’au bout des arbres. Nous rêvions.

Puis, le moment arrive.

Il fait un tour entier sur lui-même et me regarde avec une singulière insistance. Je ne le quitte pas un seul moment des yeux. Il est insolite, son visage mangé par le regard d’un brun vert. Il a des gestes lents et brusques tout à la fois. Il penche la tête et il me semble que toute sa personne m’est familière. Nous sommes-nous parlés ? Je ne me souviens pas vraiment. Je vais vers MM et lui demande si elle le connaît. Question stupide, puisque T est évidemment dans sa classe. Il me semble qu’il me faut lui parler ; il me semble que l’inévitable relation doive enfin s’établir. Je n’avais jamais agi ainsi auparavant. Mais T n’est pas comme tout le monde. Il me semble impossible de ne pas me lier à lui. Alors, je griffonne quelques mots sur un morceau de vieux papier que je conserve toujours sur moi et lui demande à brûle-pourpoint si nous pouvons devenir des amis. Lorsque T reçoit le mot, il le lit assez discrètement, puis lève la tête avec un sourire mystérieux. Il traverse le couloir qui nous sépare en quelques enjambées et me tend la main sans rien dire. C’est ainsi que débute notre invraisemblable histoire.

Fin et délicat

Fin et délicat le plat que l’on goûte avec toutefois parcimonie, puisque ce qui est fin est léger et je partage avec toi ce simple moment qui n’en finit pas et me hante jusqu’à ce que le lieu se fige et qu’il devienne une sorte de trépas et à quoi bon retenir ce qui est déjà parti ? Je savais à l’avance que certains cherchent le temps, et que d’autres demeurent indécis. J’ai écrit tout à l’heure un texte pour te dire que le rêve s’assoit où l’on s’invite et que les amis se rejoignent à l’instant où ils se voient et que leur regard s’imbibe de certains mots qui ne se disent pas. C’est au flottement du ciel coloré de toi que la fenêtre esquisse le voile de notre émoi.

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Peinture de William Ladd Taylor.(1854-1926)