Soleil

Parfois, le soleil bourdonne,
Un rais de lumière,
Jusqu’au cœur opale.

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Peinture de Charles Courtney Cunan

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L’archéologue

Au milieu des ruines, au milieu des pierres, il était un monde. Ensevelie, cette terre, ainsi que les vestiges du passé, et au sein même de ces fragments, quelqu’un vint. Il s’accroupit et à l’aide d’un minuscule et dérisoire pinceau, il épousseta la pierre. Il parlait à ces morceaux du passé, éclatés de mille refuges, de signes muets. Pourtant, il leur parlait, plongeant en leur écueil, en leurs mots oubliés. Il leur disait des tendresses ; il leur chantait. Elles se mettaient à ruisseler de fièvre, d’étranges souvenirs, d’images tremblantes et plaintives. Certaines se mettaient à scintiller et il les comparait aux rayons d’un lointain soleil, celui d’une autre galaxie. Il pouvait rester des heures ainsi, perdant la notion du temps, oubliant la faim et la soif. Quand il levait la tête, il s’étonnait presque d’exister. Les ruines lui parlaient, lui révélaient des secrets. Certains lui étaient intelligibles et d’autres s’avéraient être une indéniable et profonde énigme. Tout son corps palpitait, et son cœur s’unissait à ces mouvements incontrôlables. Il lui arrivait de voyager très loin au milieu de ces somptueux vestiges. Ce n’était plus de simples ruines, mais des mondes et des mondes insoupçonnés qui s’offraient ainsi. Parfois, la magie était telle, qu’il se retrouvait à des années lumière de là. Il rencontrait une multitude de personnages, la plupart inconnus. Pourtant, ceux-là lui confiaient des pans ignorés de l’histoire, des chaînons manquants dont la divulgation aurait provoqué, à coup sûr, de considérables séismes. Il aimait à les écouter et leurs propos le plongeaient dans une subtile et merveilleuse féerie. Il finissait par revenir. Il revenait toujours. Mais il n’était jamais le même. Chaque connaissance l’isolait un peu plus du monde entier. Chaque nouvelle était pour lui la plus grande des épreuves. Ce qu’il ressentait était au-delà des mots. Ce qu’il rencontrait était au-delà des possibilités d’accueil de ses contemporains. Alors, il repartait. Il repartait avec l’ivresse des fous. De ceux qui avaient trouvé le trésor, l’inépuisable source de vie.

Monde crépusculaire

Doux ruisselet, épanché de grâce, discret le long de la rive, barbotant tel un canard sauvage ! Le lilas refleurit aux senteurs d’une main qui s’y pose, et vois-tu, la révérence du jour pointe sans demande, sans imprécation, sans violence, s’écoulant comme un matin nouveau, sur le mur ancien et, la branche salue le passant. Dans le pays de l’âme, il y a une lumière qui ne dit pas ses mots : elle tremble au soir d’un monde qui s’étrangle, les nœuds d’une image infernale. Au centre, la lumière bâille et la porte s’ouvre sans bruit. L’on y aperçoit une nymphe et puis une créature que l’œil ne sait encore nommer. Des eaux lustrales, l’elfe asperge de rosée les premières lueurs de l’aube. Un bourdon enhardi vole et le papillon le suit transi d’Amour, effeuillé par le vent léger tandis que l’âme conçoit un soupir, puis un autre et le corps s’éveille et les bras chantent. Une multitude de feuilles s’échappent telles des mains éparpillées aux quatre coins du monde. Le chêne lance des glands au loin, comme le semeur d’étoiles. La roche devient l’appui des lutins mutins. Le clapotis les occultes derrière une senteur de mousse. L’on voit s’élever des poussières dorées et des noms de joie se transforment en éventail : Eléonore ! Madrigal ! Partition ! Odorée ! Saint Graal ! Donjon ! Pierre tombale. Epopée ! Chevalier ! Le ruisselet en est tout ébaubi. Paladin, destrier ! Le Gué ! C’est là que s’endort Arianne. Où nous conduit son monde enchanté ? Au pied d’une muraille, le labyrinthe et les bottes de sept lieux. L’on vient à peine de s’éveiller.

Depuis tout ce temps

Depuis tout ce temps,
Les uns me poursuivent,
Les autres me tourmentent,
Mais ce cœur tendu,
A tantôt fui.
Quand s’est-il jamais appartenu ?
Voici qu’il file,
J’ai beau le saisir,
Mille fois,
Il m’échappe,
Le voici à mille nues,
Le voici flamboyant,
Le voici cuisant,
Le voici au tréfonds,
Le voici disparu,
Mon corps entier, l’a pris.
J’ai mangé d’un fruit,
Ni d’ici,
Ni défendu,
Mon cœur, qu’as-tu fait de mes nuits ?
Est-ce un raisin,
Est-ce une figue,
Est-ce plutôt miel inconnu ?
Depuis tout ce temps, l’on me blâme,
Depuis tout ce temps,
Que suis-je devenue ?
Bien, bien !
Il me plaît d’être ainsi,
Il me plaît d’avoir perdu,
Le sens et la raison,
D’être en la loi de ceci,
Je n’ai pas même les haillons d’une vie.
Depuis tout ce temps,
L’on me reproche,
Mais mon cœur, je cours après lui.

Existence

Existes-tu vraiment ?
Je ne le crois pas.
Quant à moi, je n’existe pas.
Un tremblant murmure devenu l’écho de nos voix,
Qu’as-tu fais de son cœur en émoi ?
Aux fracas de l’indifférence,
J’ai puisé ma foi.
Sur une monture solitaire,
Le cheval se cabre,
Défait le silence,
Ces beaux rêves d’autrefois.
A la cime d’un parcours,
La crinière s’insurge,
La peau transpire,
Notre course sauvage.
Existes-tu vraiment ?
Je ne le crois pas.
J’ai ouvert une trame,
Un sillon, une trajectoire,
Mais, je n’existe pas.
Je file les ans au bruit de nos peines,
Et comme éprouvée,
Je plante un sabre, ou bien est-ce plutôt une épée ?
Car, ce cœur saigne,
De larmes acérées,
Quand es-tu né ?
J’observe un corps hébété,
Une lune, une flamme,
Un sourire effronté,
Sur la jetée opale,
Surgie des blancs coquillages,
D’écumes et de nacre bleutée,
Je n’ai pas existé.

Taureau

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Temps irrésolu,
La force d’une troublante idée ;
Je lui prenais les cornes,
L’agitait dans tous les sens,
De velours noir et féroce,
L’animal se cabrait,
Lumière dans son regard,
La bête fulminait !
Mais je m’aperçus que l’idée persistait,
Sous le olé, l’arène en feu,
Je saisissais encore le taureau,
Devenait soudain femme :
La bête bousculait mes mots,
J’étais fragile et forte tout à la fois,
N’avais qu’un vieux lasso,
Olé ! Olé ! le temps me narguait.
Sitôt le soir venu, la bête s’affolait,
Il s’agissait d’une lutte entre ciel et terre,
Comme elle fulminait,
Je m’accrochais à ses yeux,
L’instant d’après,
Le taureau m’hypnotisa,
Je devins lui et il devint moi.

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Peinture de Thierry Bisch

Orage

Eau qu’érode la vision,
Le sol s’émeut,
Odeur de pluie.

La foudre frappe au pied d’un arbre fiévreux, et la terre tremble. La puissance d’un ciel chargé d’étoiles. Je m’en souviens. La traversée fut longue et le silence plus encore. Il n’est d’autre vie qu’en cette force. J’entends le lion rugir et les plaines courir. Son ombre est une foudroyante lumière qu’arrachent les semences du long trépas. Sa crinière est ivresse et ses yeux un miroir flamboyant. Qu’advient-il quand le lion mange sa proie ?

Miroir 鏡子

Joie

Si je vivais,
Qui étais-je alors ?
Mais si je ne vivais pas,
Qui parlerait encore ?

La merveille fut de ne pas survivre aux raz-de-marée, ni de prétendre être autre. Mais, si tu n’existais pas, je t’inventais dans une préexistence tissée de nos mains aimantes, et tu fis, sans doute, apparaître notre rêve commun. Tu donnas à l’ombre les pas de notre souvenance et tu me dis combien nous nous aimions. Je vis Amour et Il ne cessa de me submerger, alors que l’océan était une vastité. Nous nous mîmes à chanter. Ce fut une visitation permanente, la joie indomptable, une présence révélée. Plus que tout, tu m’invitas à le clamer et je retins à peine cette étrangeté, car la joie se voulait être partagée. Vivre en Lui, l’Amour, c’est ne point survivre à tout ce qui nous sépare. Je vis une onde tournoyer, alors que la nuit glissait comme une invitée et nous nous mîmes à rire dans le ciel sans nom, le ciel de notre unité. Je l’attrapais au vol, cet instant pérenne et nous nous mîmes à danser. Une infinité de petites ailes au sein d’un ciel émerveillé.

Vivais-je d’avoir été ?
L’éclatante lumière,
Du miroir de notre cœur,
Le monde s’est révélé.

Sur les ailes blanches

Peinture de Frederic Leighton

Sur les ailes blanches de mon Aimé,
Le ciel s’est effacé,
Tout comme l’hirondelle,
Sur la pointe écumeuse d’un océan,
Vague suave d’un aimant,
Et au bruissement que fit une ombelle,
Je renouvelais mon serment ;
L’ombre s’éclaira au firmament,
Et le temps d’un souffle,
Je fus certes conquise,
Evanouie à chaque instant.
Vision féconde est exquise,
C’est ainsi que cognent, à la porte de l’inconnu,
Les élans d’un puissant rayonnement,
Les geste, Oh combien souples,
Mêlant vaillance au sein d’un tourbillon.
Lors que le jour devient un verbe éloquent,
Je bois sans fin au soleil d’une Vestale ;
C’est ainsi que resplendit la douce brise,
Dans les tréfonds des pulsions d’un cristal.
Comprenne qui pourra,
J’aime d’être partie sans revenir,
Et bien que je marche seule, étrange ?
Contemplant chaque interstice,
Si je reviens, c’est bien d’avoir suivi un ange.
L’infime côtoie le grand,
Et comment voir, Oh comment voir ?
Par le trouble d’un éloquent zénith,
Alors que trône irrévocable,
Le seul sacrifice.
Ne rien prendre de ce monde,
Goûter à peine à l’offrande,
Vivre, puis, ce pont franchir,
Pour que demeure le cœur en laitance,
Jaillissant, Ô Volans !
Tandis que de l’âme, un océan est à surgir.
C’est dans le regard franc d’une biche,
Que commence son périple,
Et du voyage, elle connut Atlantide ;
Depuis les yeux de Neptune et Jupiter,
Le ciel devenait une danse,
Quel est donc ce Mystère,
Une folle arche sertie de semences ?
Quand son âme éveillée les écoutes,
Elle tremble de quitter ces blancs chevaliers.
C’est ainsi qu’une main bienveillante,
La tient sans jamais défaillir :
Au loin, veille Pluton.
L’accueil, certes, d’une autre rive,
Voici que s’épanchent les constellations,
Et d’une oraison à l’autre,
Je vis la Dame s’élever puis revenir,
Pérégrination qui dura une seconde,
Alors qu’elle lui sembla éternelle,
C’est là que s’accomplit la merveille,
Entrebâillement d’un autre monde,
Dans les entrelacs d’un battant.

Miroir 鏡子

Contemplation

Il aima porter loin la douceur exquise des vins d’un arbre intérieur et depuis des écorces vives surgissaient des feuillets sublimes tandis que le chemin traçait les profonds sillons d’une terre ancienne et les nuages volaient dans la proximité du cœur. Il prit une sorte d’enclume, mais l’outil appelait son violent marteau, alors, il jeta un regard furtif sur les sculptures de l’émouvante saison et s’empara plutôt d’une plume dont il trempa la pointe au milieu d’un bassin aux couleurs argentées. Il en fit du mercure, puis une ambre devint son livre. Il se mit à chanter, car le chemin formait soudain une roseraie, la pointe d’un Lotus, le chant d’un diamant. Mais il ne s’en tint pas là, car, il comprenait, depuis les brumes balbutiantes de son langage, qu’ainsi son esprit se raffinait. Il en vint à jeter la plume et l’encrier, car tout s’unissait en une seule larme, et de là, il vit poindre une folle herbe, une nervure instable, tandis que le vent soufflait. Il se pencha et de ses deux mains burinées, il forma un écrin protecteur. L’herbe sauvage se transforma en une plante plus vivace, tandis que son cœur était ivre. Il s’émut, car, la délicatesse de cette sage semence lui révélait à chaque étape d’indicibles secrets. Je ne puis vous faire plus récit déployé, car à l’image d’une graine, le semeur est conquis. Il contemple et se tait.