Mars

Aime apporte le frisson,
L’échine hivernale,
Au gris d’une moisson.
Quelques fleurs qui se pâment,
Tourbillons de sensations
Dans l’esprit séminale,
Au cœur d’une fermentation,
Long et mousseux,
Sur les rondeurs,
Savamment rustiques,
Au creux du moelleux,
Et ce corps tranquille,
Aime, le mois nouveau.
Certains fleuves massif au palais,
Alors que jaillit l’imperceptible note,
Riche des parfums d’un écho,
Fin et palpitant comme un souvenir languissant,
Aux saveurs persistantes qui dénotent,
Aime le renouveau.
Qui abdique ?
Des saisons transforment les mots.

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Naissance

J’ai peint les magnolias,
L’opulence de la pivoine et du lilas
A la rosée de la rose
Au premier frémissement.
Les arbres vacillent
Sans prévenir de leur lente danse,
Telle est la forêt profonde,
Je m’y trouve sans discontinuité,
Le regard levé.
Qu’en est-il de l’instant ?
Oscillation,
Quiescente volupté,
Aux mots des grâces,
Le vent atteint son apogée.
L’heure,
Vive,
Incurable silence,
Au corps de majesté.
Synthèse déployée d’un orfèvre enfiévré
Buvant,
A la révérence :
Le mot se sustente
En l’inachevé,
L’Être !
Quant à ces pierres qui ruissellent,
L’alchimie a cultivé
La vie avant le voile soulevé.
Mais quel nuage s’est esclaffé ?
Le poème vibre avant même que d’être né.

L’apogée 頂點* (Dǐngdiǎn)

Ce lieu
Qui mûrit
Est-ce fuite
Éperdue
Du sentier
Que l’on perd
Mais guère perdu
Qui fait des rondes
Que côtoient les amplitudes

Du souffle
Auquel succombe
Tout notre savoir
Et c’est dans cette tombe
Que nos cœurs
Atteignent l’apogée
De chaque ultime
Puisque nous marchons
Dans le temps qui n’est plus
Et l’espace est exigu
Quand autre chose nous appelle
Et l’espace a disparu
Dans la beauté de ta prunelle

Et nous marchons
Sans rien perdre
Puisque le jour
N’est plus aucune nuit
Et les ombres
Flottent dans la voix
Et gagnent les étoiles
Et le monde naît une seconde
De s’envoler vers toi
.

*traduction littérale : sommet de la tête, voûte qui désigne l’ultime, l’apogée.

Semence 種子(Zhǒngzǐ)

Semence !
Comme un ventre
Plein de lunes
Je t’emporte
Des germinations de joie
Quand puisent les semences d’autrefois
Semence !
En terre défrichée,
Le blé a poussé,
L’orge s’est exclamé,
Le maïs a chanté,
L’épeautre s’est épanché,
Des douceurs,
Du pain doré.
Semence !
Millet a perlé,
Du riz étagé,
Quand du foisonnement,
Colchiques dans les prés,
La vigne a flotté,
Sur les coteaux de nos aspirations,
Et non loin du rocher,
La rivière a joué.

Correspondances XVII

Cher,

Je vous écris un peu à la sauvette, jetant sur cette feuille blanche, les mots que l’on aime ciseler auprès d’un angle de fenêtre. Je vous vis tantôt, dans cette euphorie qui me donne à ces longues méditations et vous savez combien les mots nous ont non pas liés, car le mot est par trop connoté pour que j’en fasse ainsi usage, mais rapprochés. Les mots ont voyagé depuis les temps immémoriaux et nous les avons gravés avant que de pouvoir les extirper de nos magmas. Vous savez que j’aime ce mot : magma. L’on pourrait aussi évoquer ce qui n’est à mes yeux aucunement le chaos, au sens de confusion, mais d’organisation secrète de la vie, agencement parfait. Les mots ne se sont pas inventés mais ont de nouveau jailli, comme lavés de toutes interprétations, jubilants de notre instant. Mais qu’est-ce que l’instant que l’on évoque sans cesse ? Qu’est-ce que la présence ? Qui est présent à qui, ou à quoi ? Vous ai-je dit que votre visage est de vos mots nimbés et jusqu’à l’offrande de cette seule présence qui nous donne à goûter à votre lumière de par l’intensité du regard, non pas inquisiteur, mais tout attentionné par le cœur vibrant ? Ce qui se goûte ainsi, donne à la saveur profonde du magma, puis l’éclaire de son rayon de discernement pour enfin le traduire en mots. Au moment où les mots s’irriguent de cette essence, se gonflent de leur substance, nous restons suspendus à ce qui nous donne à la résonance et là, précisément là, nous devenons nous-mêmes les mots, nous leur donnons vie, et nous les regardons voler, s’étreindre, danser, comme lorsque je vous regarde et que votre visage est la sève de votre cœur et de votre âme. A plus tard, cher, car, je vous rejoins pour ce moment près de la lucarne que vous chérissez. Et nous écouterons ensemble les étoiles chanter.

Bien à vous,

B.

Correspondances XIV

Cher,

Comme il a fallu des années lumières pour que nos âmes se rejoignent, et comme il a fallu conjurer toutes nos blessures, nos sanglots bouillonnants, nos revendications et même nos cris, pour que nos corps se lissent et fusionnent dans les rayonnements d’un cosmos dont les étoiles sont la réverbération de notre réalité, au grand chapeau d’une couronne nimbée de notre aspiration ! Le ciel est l’univers de notre expérience jumelée de beauté. Quand l’amour disloque, il unifie aussi. Cher, très cher à mon cœur, vous savez comme la réalité du couple est une aube sans cesse renouvelée, démantelée le soir, régénérée au matin. L’amour est une brûlure alchimique qui semblable à l’océan disloque et s’écrase sur le sable de nos prétentions. Mais, Ô miracle, chaque grain est le récit de l’usure et du polissage de nos frustes natures. Des éléments qui nous constituent, s’unir aux lèvres incandescentes de notre lumière est en vérité une épopée que l’on décrit dans maintes légendes. Notre chemin est trempé dans l’effervescence de l’abandon. Or, se reposer, c’est avoir atteint l’axe de notre ascension. Dans les mots pleuvent nos éclaboussures, nos veines devenues les multiples rebellions de nos sentiers égarés, jusqu’à ce que soudain nous soyons saisis par la beauté naturelle de la vérité, l’unique, celle que l’on partage avec tous. Je sais, parfois mes lettres vous semblent quelque peu absconses, mais, je sais aussi que dans votre primitive violence, dans le boisement musqué de votre douceur, vous êtes vous-même le tempétueux et pacifique océan de votre âme, de notre âme.

Je vous aime,

Votre B.

Correspondances IX

Cher,

Souvenez-vous des mots dans nos nuits qui nous jetaient les tremblantes poésies d’une symphonie, quand le temps cesse d’être marquage, répétition, mais plutôt étrangeté, oui, cet inconnu totalement inconnu et je vous disais : je viens de naître, ne l’oubliez pas. Je viens de naître dans ce corps d’âge, sans âge. Je viens de naître sans condition, comme n’ayant jamais vécu. Souvenez-vous de cet état. Vous même me disiez que je semblais avoir atterri, sortant de nulle part. Nous avait-on parachuté ? Qui avait d’une main puissante, transplanté deux êtres, depuis deux mondes si différents, en un lieu qui n’était plus un lieu ? Ne vous avais-je pas dit aussi, avec cette gravité due à mon misérable jeune âge, et j’en souris encore : ne voyez pas en moi une femme ? Mon esprit flottait au-dessus du monde depuis des millénaires. J’avais voyagé si loin et ne parvenais plus à revenir. Revenir où, du reste ? Qu’avais-je encore à expérimenter pour que l’on me maintînt ici ? M’effaçant, effacée surtout, je vins vers vous, presque fragilement, délicatement aussi, comme n’y croyant pas. Enfin, j’osais timidement ouvrir notre fenêtre et vous dispenser les mots venus de cet ailleurs. Quand nous nous rencontrâmes, le pont était jeté et deux mondes venaient à se toucher, comme retrouvant leur véritable dimension.

Combat

Le soubresaut de ton corps ne désire pas s’extraire des fougères de tes nuits et l’ombre menaçante est semblable au dragon qui poursuit sa chimère, et c’est bien lui qui rêve de l’épaule adjacente, où repose sa tête tremblante. Quand le soleil brûle de mille feux, triste et ravageur incendiaire, il vient de ses yeux embrumés de sueur chanter rauque sa prière. Dans l’infinie solitude de ses transports meurtriers, accablé au fond des vallées endormies, il s’affale au crépuscule et son chant est semblable à un gémissement fragile. Le Fleuve Jaune ne saurait l’emporter loin, mais il le regarde avec l’indifférence des morts, quand du bouillonnant sort, la bête sombre au fond de ses écumes amères. Il se voit franchir les obstacles de la torpeur, puis tournoyer au dessus de tous les leurres. Alors, sa peau devient vocable et au ciel, il voit soudain un éclair. Mais est-ce bien ce que ses yeux pourchassent ? Quand s’exclame alors du feux de ses entrailles, sa ruine, le soleil est jaune du torrent de ses larmes. Le fleuve l’emporte violemment, charriant les limons de son corps éventré, et lorsque les rives l’encerclent de leurs bras convulsifs, la bête n’est plus la bête. Au milieu des roches, un cœur rougi par les larmes, un cœur que les lambeaux ont déchiqueté sans pitié, un cœur sur la grève échoué qui s’enflamme, des puissances d’un amour douloureux et secret.

Fleuve Jaune 黃河 (Huáng Hé)

Il te rencontra,
L’évidente nuit,
Par-delà l’éventail d’étoiles,
Aux confins des terres ancestrales,
Parsemée de lumière,
Et l’on tait le silence bouillonnant
De Huáng Hé,
Quand l’empereur saisit la main,
De l’épousée,

Là-bas,
Près de Kunlun*.

*Kunlun se situe dans la province du Qinghai, au nord-ouest de la République populaire de Chine. Il tire son nom du lac Qinghai, le plus grand lac salé du pays.

L’ombre et la lumière

L’ombre et la lumière se cherchent telles des âmes-sœurs, longtemps… écartelées de torpeur, enchaînées par l’horreur, poursuivies d’erreur, enfantées de douleur. L’ombre et la lumière ont dansé, ivres et sanguinolentes à l’horizon, pour échapper à l’effusion du malheur, sublimer le désir de s’unir, vaincues soudain par le jaillissement rayonnant du bonheur.