Couture

J’avais décidé, cette année-là, de rester seule, de ne permettre à aucun élève de m’approcher, souhaitant débuter mon cycle au lycée dans la plus farouche des solitudes. Au collège, je fus traversée par toutes sortes d’émotions, toutes plus enchevêtrées les unes que les autres, de lyrisme et de joie, mais aussi de violences et de dures leçons. Je m’habillais sobrement de vêtements que je dessinais et que ma mère prenait soin de coudre avec une méticuleuse et laborieuse générosité. Je ne craignais pas mon total décalage avec la mode vestimentaire du moment. Je riais de ces accoutrements colorés et découpés dans des tissus de qualité plus que médiocre, façonnés quantitativement dans les fabriques du prêt-à-porter. De même, je ne comprenais pas que la mode pût me dicter mes goûts ; tout au mieux, cela ne pouvait que les révéler. Ma mère cousait avec un tel réel art que jamais elle ne manquait de mettre en valeur ces étoffes diverses que nous prenions le temps de choisir, de palper, et même de respirer. Je posais le tissus sur ma joue et le laissais me parler. Quand nous rentrions, durant de longues minutes nous riions de voir ruisseler ces matières diverses que nous avions ramenées et déballées : quelle joie ! Le salon chantait de couleurs et d’effluves. Les jours passaient et je voyais ma mère s’activer avec amour. Ses doigts de fée maniaient les ciseaux avec une telle dextérité tandis que je l’aidais à bâtir le vêtement. (…)

Peinture de Edward Hopper (1882-1967)

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Manuella

J’ai laissé loin ces nattes au vent, perdue dans les rêveries qui firent de notre promenade la sauvagerie insoumise aux idéologies de tout bord, échappée dans les lisières que les mots ne peuvent franchir sans devenir nécessairement substance. La folie a cet avantage de nous mener à l’indomptable et c’est le juteux vent des arbres qui nous affranchit des papiers sans véritable domiciliation, parce que l’âme est un univers farouche, aimanté à tout jamais par son origine. MM venait chaque matin, à huit heures et nous traversions les champs en silence, dans la plus magistrale des indifférences face au monde moderne. Ni identité, ni catégorisation, sentier flottant au rythme de nos pas et je lui lisais mon roman commençant que j’avais intitulé Manuella. Il fallait brosser le portait de l’héroïne, une jeune fille qui n’avait peur de rien, qui empoignait le vent tout en riant. Tout devait être à la fois intense et poignant de tragique. Lutte effervescente, à contre-courant de tout. MM m’aidait à la relecture. Nous avions décidé aussi, d’un commun accord, d’écrire un journal correspondancier à deux. Pourquoi ? Nous ne voulions jamais perdre notre vibration intime.


Peinture de Alexander Nikolaevich Averin