L’ininterrompu

Les uns pourchassent les autres,
Mais au demeurant ne savent plus pourquoi,
Quand de mes mains,
Je grave le nom de l’instant.
J’ai bu à l’eau fraîche
Et mangé à l’amour,
Sans me soucier de demain.
L’on m’a dit : comment fais-tu ?
Le vent a touché l’ininterrompu.

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Secret

J’aime que la vie me précède,
En son ventre, je suis née.
J’aime que l’aube m’étreigne
Des firmaments de notre azur hanté
Quand du bleu de son sommet,
Culminent encore les étourneaux,
J’aime que les sens profonds,
Au crépuscule me soient annoncés,
Lors que les toits sont de joies inondés.
J’aime les grains du blé
Émondé de soleils étoilés,
Même les brumes sentent,
L’effluve des sols trempés,
Et j’aime le vent pourpre,
Des songes ensemencés,
Quand la nuit soulève,
Les lueurs chatoyantes,
J’aime l’odeur éternelle de nos pensées,
Rives apposant les propos
En ce secret où reposent
Certains charmes substantiés.

Naissance

J’ai peint les magnolias,
L’opulence de la pivoine et du lilas
A la rosée de la rose
Au premier frémissement.
Les arbres vacillent
Sans prévenir de leur lente danse,
Telle est la forêt profonde,
Je m’y trouve sans discontinuité,
Le regard levé.
Qu’en est-il de l’instant ?
Oscillation,
Quiescente volupté,
Aux mots des grâces,
Le vent atteint son apogée.
L’heure,
Vive,
Incurable silence,
Au corps de majesté.
Synthèse déployée d’un orfèvre enfiévré
Buvant,
A la révérence :
Le mot se sustente
En l’inachevé,
L’Être !
Quant à ces pierres qui ruissellent,
L’alchimie a cultivé
La vie avant le voile soulevé.
Mais quel nuage s’est esclaffé ?
Le poème vibre avant même que d’être né.

Instantanéité

L’instant ne fut pas commandité,
Il vint en silence,
Cueillir,
Un moment de prévenance,
Il fut surpris,
Puis s’arrêta.
A la cime d’une montagne,
Les arbres tinrent le discours,
Qu’évoqua le chambellan des bois,
Mais sieur, que s’est-il donc passé ?
L’instant est né d’instantanéité.
Détaché, vous en conviendrez
Le reflet est pourtant roi.
Quel est donc ce langage ?
De l’absurde est devenue écuelle
Qui aux quatre vents soudoie
Quelques ribambelles
D’éloges d’autrefois.
Mais pourquoi parlez-vous ainsi ?
Ce n’est pas moi qui parle
Mais l’instant est né d’instantanéité.
Ah ! Je vois.

Histoire du mot

Le mot précéda l’intention,
Un oiseau en bout de bras,
Accueillit un fruit mûr,
La parole accentua le signe,
Quand vint soudain l’inattendu,
L’oiseau s’envola éperdu.

Le mot trouva une porte,
Fut délivré de la brume,
La beauté fut comme une rencontre,
Personne ne fut dupe,
Mais le soleil en parle encore,
Sous les ombrages,
Les lettres se révélèrent.

Le mot fut secouru par un aigle,
Il sombra dans les ténèbres,
Quand soudain l’orage le menaça,
Il comprit l’éloge et chanta,
Fait-il partie de ton monde ?
Non, répondit-il, je ne le crois pas.
Pourtant, il le traversa.

Quelle est donc la liberté ?
C’est de manger et de boire,
Puis avoir faim et avoir soif,
Sans éprouver la faim et la soif,
– As-tu compris ?
– Non, avoua-t-il, je ne suis pas sûr.
– Quel est donc le mot qui devient acte ?
– Celui à peine effleuré.

Jouez encore

Suis-je à remuer ciel et terre ?
Suis-je à fuir l’étrange miroir ?
Suis-je à trembler de peur ?
La peur a eu peur
De ma fougue sauvage
J’ai brandi un poing
Sans nulle clémence
Mais il a touché ma main
A fait frémir mon ventre
Impalpable
Dans ce monde étrange
N’ai-je pas fait face au visage
N’ai-je pas ri avec lui
Dans les méandres de ma nuit ?
Quand il se tint droit
Qu’il fut patient
N’ai-je pas connu la mort ?
N’ai-je pas franchi,
Le seuil
N’ai-je pas vécu dans mes tourmentes ?
Jouez, jouez encore,
Plus rien ne me fait peur.

Mon enfant

Je t’ai rencontré
Mon enfant
L’amour
Je te berce
Et il m’est indifférent
De perdre
Tout ce qui n’a jamais pesé
Le seul instant
En toi
Conçu en l’esprit
Je t’ai rencontré
L’enfant de mes frémissements
Dans les drapures de ta naissance
Je t’ai soulevé
En grâce
Et j’ai dansé
Le monde entier
Dans ton regard
L’étoile de mon corps
Le lait de mon chérissement
Perlé à la sève de nos rencontres
Je t’ai porté
L’enfant de mon désir
Je t’ai parlé
Au berceau de notre reconnaissance
Quand à ta bouche
J’ai bu au parfum
Du cœur fragile de tes bras
Je t’ai serré tout contre moi
N’ai pas eu peur des sécheresses
De l’opaque monde
J’ai bu à l’oasis de ton âme
L’enfant de mon étreinte.
Te voilà. Ah !

Parchemin

Du son vague et martelé,
Au blanc d’un destrier,
Crinière des transpirs,
Quand le corps,
De l’homme,
Au corps de bête,
Suggère ta folie,
Enchaînés,
Entrelacés au souffle.
Crinière noire,
Envolée,
Aux mains agrippées,
Notre échappée,
Vent immaculé,
Ni soleil,
Ni aridité,
Dans le soubresaut,
Robe d’azur,
Sans fin,
Course échevelée.
Qui s’envole ?
Le parchemin m’a guidé.

Désert

Lissez le vent,
Au délit du désert,
Chaque grain,
Collé à la pierre,
Du délice sans fin,
Le Calice de nos lèvres,
Rose des sables,
Au vol incandescent !
Lissez la plume,
Sur nos dunes,
Quand enchevêtrées,
Les palmes se mélangent,
De l’encre,
Le cri taraude,
L’échancrure
D’un encrier !
Lissez la parure,
Des vers de notre cahier,
Délaissé,
Cambré de nos écorchures !
Lissez les dorures,
A l’entrechoc des nervures,
Roses des vents,
Quand crissent les pas du chamelier,
Loin,
Flotte le regard,
Entends-tu ?
Lissez le ciel,
A nos rugosités !
Lissez les mots,
Sur les courbes du temps,
Puis trempez vifs,
L’écrin d’un écheveau !
Délié.

Poème de l’indigent

Il vint indigent,
Se couchant à la belle étoile,
Le haillon tel un clairon,
Et le froid mordait sa peau,
Et le foin faisait pitance.
Il vint comme enivré,
De la ville,
Épuisé,
Le ciel,
Couvert d’oripeaux,
Sa voix tordue,
Pitoyables échos,
Ruminant la vie clairsemée,
Mais le froid disait la vérité.
Ne pleure pas,
Chantait le ruisseau
D’une lune.
Pourtant, auprès de notre vétusté,
J’ai trouvé une harpe :
Poète es-tu né ?
Le feu a tremblé,
Au creux des joues émaciées,
Il vint indigent,
Les yeux brillants,
Quelques feuilles envolées,
Aucun regret !
A l’étoile,
La misère avérée,
Perdue, j’ai lancé :
A ton seul soupir,
Poème, es-tu né ?
Ne suis né ni par ton offrande
Ni par tes combats
Puisque je suis insolent,
Libre,
Sans mœurs ni trépas,
Écumé de manières,
Sans soldes,
Ni pitance,
Le bol d’une nuit,
Vidé de tout projet
Mais simple désir,
Au rire déployé :
Poème.