Rencontre avec T (suite)

Oeuvre de Agnolo Bronzino (1503-1572)

Nous l’attendons de tous nos vœux, ces vœux que l’on cachent même à soi-même, ceux que l’on n’ose exprimer ; nous l’attendons, après avoir vécu d’apothéotiques conversions poétiques. Nous nous installons à la cime de nos aspirations, tout comme nous ouvrons le livre avec une fièvre sauvage. Nous avions balayé de nos petits doigts le bouton de lune, les morceaux de nuages, les feuilles matinales, regardé l’automne joncher le sol de ses brumes, explorer la saison exaltante jusqu’au bout des arbres. Nous rêvions.

Puis, le moment arrive.

Il fait un tour entier sur lui-même et me regarde avec une singulière insistance. Je ne le quitte pas un seul moment des yeux. Il est insolite, son visage mangé par le regard d’un brun vert. Il a des gestes lents et brusques tout à la fois. Il penche la tête et il me semble que toute sa personne m’est familière. Nous sommes-nous parlés ? Je ne me souviens pas vraiment. Je vais vers MM et lui demande si elle le connaît. Question stupide, puisque T est évidemment dans sa classe. Il me semble qu’il me faut lui parler ; il me semble que l’inévitable relation doive enfin s’établir. Je n’avais jamais agi ainsi auparavant. Mais T n’est pas comme tout le monde. Il me semble impossible de ne pas me lier à lui. Alors, je griffonne quelques mots sur un morceau de vieux papier que je conserve toujours sur moi et lui demande à brûle-pourpoint si nous pouvons devenir des amis. Lorsque T reçoit le mot, il le lit assez discrètement, puis lève la tête avec un sourire mystérieux. Il traverse le couloir qui nous sépare en quelques enjambées et me tend la main sans rien dire. C’est ainsi que débute notre invraisemblable histoire.

La pile de livres

Peinture contemporaine de Odysseas Oikonomou

La pile de livres, près du lit, s’empile dans un désordre agencé, et depuis longtemps nous remontent les livres qui ont le parfum d’antan, nonchalamment, près d’une chaise, ou bien d’une fenêtre. Parfois, les notes de Chopin fusent avec tempérance, et aussi avec un labeur méthodique que nous retrouvons dans l’immensité de la campagne de novembre, quand nous marchons enveloppée de lainage. La tête penchée, le stylo levé comme pour une pensée. La prose défile durant des jours entiers, dans une chambre devenue grenier. L’on voit les arbres embrasser la fenêtre, tandis que le froid commence sa lente intrusion à travers les dormants. Tel est le moment solitaire épris de douceur. Le dos à peine voûté, et les pensées se couchent sur la feuille mobile d’un devoir que l’on rendra, plus tard, au professeur. La nuit submerge les heures écoulées, et debout, un frôlement de rideau, à peine perceptible. L’on frappe à la porte, et des mains attentionnées apportent à la jeune fille, sur un plateau d’amour, le thé et quelques raisins blancs, ou à d’autres moments, quelques biscuits. C’est le temps d’une pause, le temps du regard. La mère ou le père repartent dans le furtif silence. L’automne est doux. Les livres s’amoncellent autour du lit, et les pages s’effeuillent à siroter la nuit.

Le martelet

Extraordinairement complexe, mais extraordinairement simple aussi, la répétition marque allègrement le sens de la fidélité. Celle-ci est une sorte d’exaltante discipline. Elle vient d’une prédisposition à considérer ce qui advient comme un langage. Mais elle ne projette plus, néanmoins aucune attente. Cet épanouissement est une fondamentale délivrance. Il nous est permis de recevoir ce qui est une totale résurgence. J’avais, il y a quelques années déjà, lors d’un de mes voyages, observé quelques artisans, qui officient encore dans certains pays, à l’instar de nos provinces par trop aseptisées et où l’on ne voit plus grand chose s’offrir spontanément, et celui-ci martelait consciencieusement sur du cuivre, avec une régularité fascinante. De très loin, on pouvait entendre ses coups réguliers et cela brisait à la fois le silence, mais aussi le renforçait et même l’amplifiait. Je sentais les coups du martelet comme l’expansion même de ce prodigieux geste répétitif. Quelque chose de contradictoire, mais en même temps, quelque chose qui entrait dans les profondeurs de la vie. Les coups du destin, ceux-là même que Beethoven avait tentés de reproduire au sein de son poignant silence. N’est-il pas vrai que les battements du cœur sont à nous rappeler à cette unité ? A cet instant crucial, il n’y avait aucun bruit. Il n’y avait que le silence, et c’était paradoxalement magnifique.

Le jour finissant

Le jour finissant accueille, non pas certains écueils, mais une attention soutenue d’indifférence, non pas une quelconque amertume, mais une volontaire aptitude au recul et à la profonde démission face à un monde s’effaçant sous le simple effet d’un pinceau délicat. C’est par l’eau que nous versons, sans le moindre regret, l’infinitude d’un soleil déclinant. Quand le jour se termine, je ne respire plus, je ne parle plus, je laisse les étoles du silence embrasser les derniers rayons du soleil. Je ne chercherai plus à te dire, ni à t’expliquer, ni ne t’imposerai plus mon corps, ni rien de ce qui semble te projeter hors de toi. C’est ainsi que glissent les jours, et c’est ainsi que je te rends à toi-même, car notre regard ne vient pas du même soleil ni notre fleur n’a révélé les mêmes pétales, ni encore offert les mêmes nuits et c’est ainsi que je m’en vais comme le jour. Car là où tu ne m’as pas vue, je me retire en silence, je m’évanouis dans le regard absent. Tu m’as appris à abandonner toute chose, et tu m’as appris à vivre dans cette profonde solitude. Elle est aussi vive qu’une caresse, aussi enveloppante que nos bras.

Le chêne

Je te vois encore venir, comme un voleur, subrepticement, au milieu des arbres, et tandis que je te regarde presque à la dérobée, sous l’angle caché de mes yeux voilés de toi, j’accueille le sourire de tes pas, le frôlement de ton regard, l’incisif regard que je ne peux oublier. Ce soleil verdoyant dans les branchages, ton corps flottant, et ton histoire qui submerge mon âme hantée de toi. J’étais assise sous le chêne qui me tendait ses bras et je t’aimais d’être notre possible. Je t’ai vu depuis longtemps et ne t’attendais pas. Nous nous sommes regardés. A quoi donc pouvaient servir les paroles ? Nous nous étions retrouvés. J’aimerais ne savoir jamais te perdre comme j’aimerais savoir inscrire toutes les secondes de notre proximité. Avec la plume pointue, je grave sur les pages de notre livre l’impossibilité de t’oublier. J’y écris les instants de notre chant. L’amour défie l’espace, l’amour piège le temps. Rien n’est perdu.

***

Peinture de Seth Haverkamp

Anarchie

Peinture, à l’orée du bois, de Ivan Shishkin

L’anarchie n’est-elle pas aussi une loi qui suggère l’absence même de lois ? lui demandai-je sur un ton quasi péremptoire. Tout a fortement caractère de domination, y compris l’anarchie. Mais le fait d’abolir toutes les lois résout-il le problème de la domination ? La vie a sa propre réalité qui impose sa phénologie, que nous le voulions ou non. Je ne suis pas sûre de contourner les choses qui arrivent, mais elles sont, ou inévitables, ou mieux, l’occasion enfin de les recevoir le plus simplement possible. Une terre fertile, peut-elle offrir une désertion de l’utile, ou bien devenir la manifestation de l’infructueuse combinaison ? Une terre est-elle nécessairement une terre favorable ? Qu’y a-t-il dans ton regard qui ne supporte pas mon regard ? semble-t-elle me suggérer. La terre s’esclaffe : tu n’as rien compris ! Alors, je recommence, tout ébaubie.

La pomme

Peinture, la pomme, de Jane Palmer

Si j’étais à observer, je verrais dans le ciel quelques nuages se disperser, et j’entendrais aussi les oiseaux s’émouvoir du soleil automnal. Ici, en longeant les murs de pierres, l’on voit s’élancer les arbres vers des hauteurs inéluctables. L’on peut feindre certaines réserves, mais l’automne revient comme un refrain ancré dans les senteurs boisées, d’une violence quasi hallucinatoire. Il est une sorte de maîtrise qui devient l’indifférence. Mais est-ce bien de l’indifférence ? Notre engagement est le gage d’une grande sérénité. J’aime l’oiseau qui me rappelle, avec force, à la véritable puissance de l’écorchure du pur chant. Si vous le suivez du regard, vous n’avez rien vu. Mais si vous l’écoutez, vous entrez dans le secret. Parfois, les souvenirs s’abolissent complètement, et parfois ils dansent allègrement. Du reste, je suis à comprendre qu’il n’y a aucun souvenir. Aucun ne remonte par un effet de remembrance lié à notre sentimentalité. Ces souvenirs sont tous à nous parler, à nous dire les choses que nous avons pressenties. Alors, alors, et cela est réellement étonnant, nous découvrons, tel Newton, l’irréversibilité d’une pomme. Celle-ci résonne jusqu’aux profondeurs les plus insoupçonnables et atteint sa cible. Jubilation ! Ô Pomme d’amour !

Vésuve

La solitude ressemble parfois à un éclat de rire qui défroisse certains plis. La femme ne voit pas comme un homme. Elle s’en étonne. Puis se retourne lentement avec le soleil au bas du ventre, envahie par l’émotion d’une incalculable seconde. La femme n’a que faire des explications ; elle s’assoit en silence puis vide sans inconsistance un humour provocateur. La femme devance mais ne revient jamais par inadvertance et n’a besoin d’aucune promesse, car celle-ci devient alors presque une offense. Elle marche maintenant dans la rêverie et pose sur le sol un petit talon tordu, inexacte révérence, puisque d’indolence, la main s’évertue à ne rien dire d’autre que le moment suspendu. N’y comprenez rien, il s’agit d’une rêverie sans lendemain. Il s’agit tout au plus d’une sorte de vague d’impression et d’un rire qui retentit jusqu’à la simple offrande, offrande intemporelle et délibérée. N’y voyez rien ! J’ai fait quelques pas dans un jardin, ce matin, et tout contre mon cœur, j’y dégustais une étrange saveur : il s’agissait des nourritures héritées* depuis une grave intensité d’adolescente, dans l’antique vision d’un Vésuve, alors qu’un navire accostait, et que la mer devenait le lac d’azur aux couleurs turquoises et mordorées.

*Allusion aux Nourritures terrestres d’André Gide.

Délivrance

Peinture Horizon lointain de Nathalie Montel

L’évasion commence toujours par un emprisonnement. L’évasion est une histoire qui échappe à l’impotence. D’avoir palpé les murs de ma geôle, n’ai-je pas touché toutes les limites ? D’avoir été fracassée contre tous les possibles, n’ai-je pas été emportée par l’impossible ? De n’avoir qu’un minuscule carré sous les pieds, ne me suis-je pas mise à voler ? Mon corps, mon corps, n’es-tu donc pas venu me délivrer ? De cet emprisonnement, n’ai-je pas repoussé tous les murs, et par ton étroitesse ouverte à l’immensité ? Il est un cri qui a clamé sa liberté. Mon corps, mon corps, n’es-tu pas le seuil de mon impossibilité ? Ne t’ai-je pas confié mes deux précieuses ailes, et ne t’ai-je pas moi-même libéré par mes fracas ? Comme je t’ai aimé, Corps de ma limitation, par où certains étangs se purifient, et comme tu es le gardien d’une envolée prédéterminée ! De mes deux bras ligotés est née ma délivrance.

Les temps sont bien « étranges »

Les temps sont bien étranges, me déclarait une pharmacienne de garde dernièrement (tout juste cet après-midi). Nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes, une grande confusion semble régner, des contradictions en permanence… Cette pauvre femme, d’une gentillesse et d’une proximité peu communes, tentait vainement de se confier. Je la sentais fragile et même quelque peu fébrile. Que se passe-t-il donc ? Quel est cet étrange vent qui souffle et qui semble terrifier les plus solides d’entre nous ? Lorsque nous grattons un peu, les masques tombent et une certaine détresse se manifeste. Les gens attendent de voir les vrais visages, ceux du cœur, ceux de l’âme. Une sorte de dégoût et même de tristesse se révèlent.