Près de la rivière

Photo prise par l’auteure, ce jour du 04/01/2021

La neige appelle nos pas dans la vallée solitaire, alors que les montagnes ont complètement disparu derrière le voile blanc tandis que quelques corbeaux traversent, comme pour submerger notre silence, un ciel immaculé. Je vous reconnais, Ô corbeaux ! leur lancé-je. Voici que nous parlons, tout en marchant, dialogue amusé, qui fait ricochet dans la solitude, puis s’élance dans la neige qui volette, légère et insouciante. Les oiseaux dans les buissons m’alertent par de tendres pépiements, comme voulant me signaler leur délicate présence. Ils me disent : tu n’es pas seule. Je leur fais ma révérence. Vous êtes des êtres complices et secrets, leur dis-je. La neige enveloppe le paysage et mes pas résonnent en un écho sourd avec les battements du cœur. Combien de ces dialogues tissés en pleine campagne où je parle à voix haute sans être gênée par personne ? Par qui, d’ailleurs, pourrait-on être gêné ? C’est à ce moment que toute l’intensité de l’existence nous interpelle. Nous déversons sur la blancheur nos questions et celle-ci les absorbe simplement. Nous lui confions, à elle et à tout l’univers, notre interrogation et soudain, la neige nous répond : vis-moi ! Vis donc ma lumière et laisse-toi envahir par elle ! A l’instant même, j’éprouve la plus grande, la plus extraordinaire des paix, une paix incommensurable, une certitude indélébile. Eternité.

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Sœurs d’âme

MM, qui était fille unique, n’avait pas de chambre. Elle dormait, à la nuit tombée, dans le salon dans lequel se défaisait chaque fois un petit canapé-lit. Cela me touchait beaucoup que cette jeune fille ait pu grandir sans avoir une pièce où se recueillir. Chaque fois que je la rencontrais chez elle, le salon nous accueillait. Elle me réservait, avec une sorte de révérence fébrile, le fauteuil près de la grande fenêtre. Une immense plante, ce fameux caoutchouc, Ficus elastica de son nom latin, se déployait au-dessus de ma tête. J’avais l’impression d’être transplantée dans une singulière forêt en Amazonie. MM m’invita de suite dans son univers intime. A défaut de chambre, mon amie avait arrangé un placard en y plaçant des étagères sur lesquelles, elle avait posé ça et là des objets, des images, des livres et toutes sortes de petites choses qui lui étaient précieuses. Je trouvais cela émouvant et sans doute féerique. Je me souviens de la couleur d’ensemble : un pourpre pastel. MM était délicate dans ses manières, pleine d’une certaine grâce. Je pouvais l’observer ainsi sans jamais me lasser. J’aimais tous les menus détails. J’aimais nos conversations qui duraient des heures. J’aimais la confiance qu’elle me manifestait. Elle me changeait des autres filles que j’avais connues et qui étaient d’humeur toujours changeante, qui étaient égoïstes voire versatiles et colériques. Auprès de MM, je coulais des moments heureux, et elle venait comme une touche exquise se poser sur mes jours contemplatifs et apaisés. Nous étions sœurs. Nous étions véritablement des sœurs d’âme. Où que nous nous trouvions, nous étions toujours dans le plus beau des jardins.

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Peinture de Lawton Parker

Moment de partage

Peinture de Dee Nickerson

Je n’ai rien préparé, tout s’est décliné, par les mains qui agissent lentement et doucement. Sur le seuil de la porte, avec notre voisin, diacre de sa fonction, nous avons échangé quelques propos, sur les temps, sur les histoires qui courent, sur notre foi commune et universelle, sur la douceur des jours, les rencontres inoubliables, les instants de lumière. Il m’a parlé de son séjour en Suisse, alors qu’il avait été appelé sur un chantier durant le confinement. Il m’a conté sa merveilleuse anecdote déroulée dans une église, désertée depuis deux mois, et dans laquelle il s’était mis à chanter et prier à voix haute. J’ai failli m’installer sur la chaire, m’a-t-il confié, mais j’ai craint que le curé me surprenne. J’ai déclamé Alléluia, Alléluia... et l’église résonnait joyeusement. Nous avons ri. Il me raconta comment il finit par percevoir un bruit à peine étouffé dans l’église : comme je ne vois pas très bien, j’ai dû me rapprocher et là, j’ai vu une petite dame âgée qui pleurait doucement. Elle était émue d’assister enfin à un office puisque le curé avait déserté son église.

Plus tard, nous allâmes, mon amie et moi-même visiter une chère disparue au cimetière de la ville. Nous empruntâmes l’allée centrale. De part et d’autre, la demeure de chacun, en ce couloir de vie me parlait, comme le vestige d’un passage. Je saluais chacun en silence, uniquement par la présence. Parfois, je m’attardais sur une inscription, sur le nom patronymique d’une famille. Je saluais encore, chacun de ces êtres, dans une révérence intérieure. Malgré tout, si présents, ces disparus, le sont-ils vraiment ? Je percevais comme un souffle soudain et je me sentis bien parmi les morts. Rien de lugubre à cela, rien qui ne soit néant. En traversant le cimetière, je les sentais tous là et je répondais à leur réalité. Le matin fut paisible et intemporel. La mort possède tous les visages. Elle vient comme elle veut. Elle est, simplement. Elle est aussi la vie. Elle a cette douceur de nous rappeler à cela.

La grève

# أبو تمام de Kh.hosny

L’amour a parcouru une rive, puis a flotté au-dessus de la terre, comme hésitant, puis une nouvelle fois a fredonné un vieil air perdu sur l’écume blanche des vagues altières. Une main s’est levée, inlassable main, constante dans sa prière, et par simple boutade, s’est amusée de la mouette. L’oiseau s’est emparé de l’ivresse titubante de la jeune fille. Un coquillage dans la poche, offert, il y a bien longtemps par un pêcheur aux yeux bleus, les grains crissants de chaque algue sur sa peau. L’oiseau s’est envolé avec la petite fille dans la hauteur des nuages. Il y pleuvait quelques grises larmes et des rayons de fou rire. La mouette est une compagne peu commune et ses ailes s’étendent aussi loin que les bras de l’enfant. La voici qui valse dans le ciel et plus rien ne compte. C’est là-haut que l’on se sent le mieux dans la froidure du vent qui nous glace. C’est là-haut que le froid nous ranime et il y fait bon vivre étourdi de tournoyer à l’infini. Entends-tu mon cœur, ce cri sur la grève ? C’est un écho écorché de bonheur…

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Peinture de Jeremy Lipking

Au cœur de la nuit

Peinture de Irene Sheri Vishnevskaya, Bulgarie

La pluie a sa vêture. Sache que par moment mon regard est oblique, semblable à un regard de lune. Il pourfend tous les solstices, transperce l’insondable nudité des arbres, et va jusqu’à la profondeur, là où vivent de minuscules bêtes que je distingue dans la pénombre. Elles s’acheminent dans les labyrinthes de la terre. Rien n’est vraiment mort, tout est suspendu. J’entends précisément le vent par l’étrange immobilité de la terre. Il y a des vagues que l’on traverse et elles sont faites de boues froides. L’hiver est déjà descendu partout et couvre un sol silencieux et patient. J’ai parfois marché pieds nus et la terre me parle. Elle est froide de sommeil et, soudain, mon regard devient le faisceau d’un criquet, ou bien d’une dernière synonymie, une sorte de ressemblance avec pareils insectes. Quand j’écris, je le dis : j’ai la démarche d’un crabe, mais je marche bien droite. La feuille dentelée me réchauffe les pieds, et s’y accroche comme une chaussure. Je m’en étonne. Alors, je cours vers la mousse et ce tapis vert me sert de refuge. Le froid me violente jusqu’aux os. Telle est la sensation de l’hiver, gerçures épisodiques, flambées au cœur de la nuit. Maintenant, le feu crépite. Je lui souris. Mon visage est vif d’une chaleur rougeoyante. Il m’envahit de sa texture insoluble, de ses bras de douceur. Mon cœur oublie la nuit et même la peur de la forêt. Le feu est une présence qui danse et je suis sous la lumière d’un automne encore flamboyant.

Décembre

Quand décembre arrivait, je n’aimais pas qu’il passe vite. La nuit tombait et toute la froidure m’enveloppait. Quand je rentrais du collège, je respirais à pleins poumons le froid et j’expirais tout doucement. Il me fallait voir s’envoler la chaleur de mon corps, la voir sortir de ma bouche tandis que je suivais un peu de ce qui était moi dans l’air glacé. Dès que cela devenait invisible, je recommençais et recommençais jusqu’à en rire. L’euphorie était telle que je ne pouvais plus m’arrêter. Le rire venait se jeter sur le trottoir et le froid engourdissait mes doigts. Alors je soufflais dessus pour les réchauffer. Je marchais et je dansais ivre de décembre que je voulais à tout prix retenir. Je lui disais : va doucement, ne file surtout pas. Il faut que je boive à chacune de tes gouttes, il faut que cette force puisse me saisir. Alors le froid se transformait comme par magie. Je courais dans tous les sens et tournais le dos au vent cinglant. Mes deux longues nattes étaient comme pétrifiées de froid. Je n’osais les toucher, elles, devenues étrangères, se déroulant sur mon manteau parme, lui-même presque aussi rigide que mes deux nattes. J’essayais de réchauffer mes mains bleuies en les glissant à l’intérieur de mes manches. Mais, en réalité, je n’avais d’autres alternatives que celle de courir, courir jusqu’à la maison.

La vraie conquête

Le prodige de la poésie c’est précisément de laisser la poésie de la vie s’emparer des mots. Un jour, j’ai dit à un homme qui nous faisait visiter une très belle et gigantesque propriété : nous ne venons pas ici en conquérant. Nous venons ici pour réapprendre. C’est à la terre de nous instruire. C’est à la vie de nous dire. Nous avons assez pris. C’est à notre tour de nous laisser prendre. C’est à nous de nous laisser inviter. Je ne veux plus jamais prendre. Je veux apprendre et me laisser prendre.

The Waves

Quand je partais vers le lycée, à travers champs, j’emportais mes livres et mes cahiers tout contre moi. J’attendais l’amour, celui que l’on voit dans le ciel, aussi étendu que la course du vent. Mais aujourd’hui, je sais que je ne l’attendais pas vraiment. Lui seul m’avait menée vers l’écriture et lui seul me faisait palpiter à travers les mots de ma solitude farouche. Je marchais dans la campagne pleine d’enthousiasme, je marchais comme voulant conquérir sans jamais conquérir, et déchirée sans vraiment être déchirée. Je ne craignais nullement de ne pas vivre, puisque les livres me faisaient vivre. Tout comme je n’avais pas craint de visiter le pays de Jules Verne durant des années, tout comme je ne craignais pas de me retrouver dans les couloirs exigus de la passion d’un jeune Werther. Je m’imbibais des mots gracieux et des prestiges de la pensée. Je n’avais pas peur de vivre puisque je passais des heures et des heures à laisser filer sur la page blanche de tremblants mots qui faisaient vivre des myriades de personnages. Dans le salon, je lisais mes poèmes, avec dans la voix un petit trémolo, une vibration particulière et notre père souriait. Avec ma sœur, nous nous drapions dans des étoffes inutiles et nous riions de Shakespeare, et même de Virginia Woolf. Je lisais à voix haute The Waves, en anglais et répétais et répétais les mots, tel un ressac.

Besoin

Avoir besoin de l’autre, est-ce le signe d’une dépendance ? Et être dans le besoin de l’autre, n’est-ce pas finalement l’être en l’amour ? Comment donc le vivre si ce n’est dans le non-besoin ? Et comment l’être alors, si ce n’est dans le besoin ?