La nuit

Il nous souvient certains moments d’âpre conscience, évadés du rêve, crucialités de la nuit, près de la grande fenêtre du salon. La petite fille n’est pas vraiment une enfant, car la conscience est au-delà même de nos âges. Maintenant, elle le sait. Quand la conscience submerge l’être, il ne reste plus ni espace, ni enclos du temps. L’intense regard, le profond ciel de notre âme, vogue au-dessus de sa propre conscience. Ni question, ni énigme, ni même trouble : la réponse est aussi limpide qu’un éclair dans la nuit. Il s’agit d’une réminiscence, d’une synthèse de tous les âges, d’une goutte nacrée de la mémoire. Elle est aussi chaleureuse que la main d’un ami, peut-être, bien plus encore, car cette présence écarte tous les voiles de l’oubli. Il n’est aucune rébellion, aucun heurt, aucune espèce d’affrontement. Cette présence nous submerge, puis elle se met à parler. Son langage semble étranger et pourtant si familier. L’on aimerait se retourner et l’enserrer avec l’Amour d’un corps, bien piètre corps qui appréhende soudain un hors-espace illimité. Mais le cœur se met à rire, car le langage presque inaudible envahit le ciel de notre âme, puis, c’est la présence qui nous enlace. Cette nuit n’a plus aucun nom, n’a que son instant, uni seulement à la clarté. Celle-ci, ni ne heurte, ni ne contrefait les aspérités. Elle est la limpidité de l’âme retrouvée, la joie profuse de son dialogue intime, de son audible et sustenté enseignement. Oh ! la fenêtre n’est plus une fenêtre. Quel est donc ce scintillement perlé des larmes de la conscience ? Quel est donc cet épanchement, suinté de la force vive d’une vérité éclose à la pointe du jour ? De l’autre côté, la petite fille sourit à l’enfant et lui dit : Enfin, le monde se révèle tel qu’il est. L’aube des connaissances jaillit. Il a dit vrai…

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Peinture de Alla Tsank .

Éternité

Œuvre de Louis Janmot

Le soleil baigne à la pointe du jour et l’homme fait quelques pas. Au loin, furtifs, les craquements de l’aurore, bleutée de pourpre et d’argenté, étreint, du souffle léger, le corps du Poète. Il se voudrait s’emparer de l’instant, mais, le cœur serré, la beauté le transperce sans guère l’épargner. Dans la blanche solitude écartelée, il lève un regard vers l’éternité. Sais-tu que les mots sont arrivés avec le parfum de toute chose déjà éclose ? Le poème vient du cœur, la rose entrouverte, l’effusion tremblante d’une roseraie. La vie possède sa victoire, et le monde périt sous le regard des absents. Vous me dites que la vie est l’Amour et que l’Amour est une lente progression vers la mort. Puis, vous me dites que la mort encore est l’accueil inévitable de l’Amour. Vous me dites aussi qu’un simple plissement du cœur est une porte ouverte vers l’éternité. Je vous tiens la main depuis tout ce temps, depuis cette même éternité, le saviez-vous, et je chante ces mots que vous trouvez avec la frénésie des vainqueurs. Vous pleurez chaque mot qui sont tels de suaves embrasements et vous me voyiez esquisser, à la pointe de mes mains, chacune de vos palpitations. Vous posez la tête sur l’épaule invisible de la grâce. Parfois, vous courez vers moi et je vous enlace. Nous nous tenons serrés l’un contre l’autre et nous respirons nos êtres avec l’intensité des gens libérés des affres et des soubresauts du siècle des ténèbres.

Méditation

Il se peut que tout disparaisse et qu’importe alors, quand tout est apparu ? L’on pourrait s’attarder sur ce que laisse présager l’atemporel, respirer jusqu’à l’infinitude, l’humus et l’éthéré, quand de l’instant, jaillit le vivace, le jour où tout commence, sans que rien ne soit à l’altérer. Quelle est donc l’étrangeté d’aimer, d’être ainsi conquise, la vie étant cette prégnance, la juste cessation de toute activité ? Certes, au lac limpide, le miroir a parlé. Je m’arrête, incisive mais courbée devant les formes rondes, levant la coupe d’un cœur aimanté. Parsemer le sol de mon hébétude, puis, tournoyer sans pouvoir l’éluder. Je peux mourir donc, les yeux ouverts au voyage, tandis que quelque chose est passée, en cette force vive, devenue pleine et intense intimité. Je t’ai tenu, sans te tenir, mais comme j’aime l’Amour qui m’a fait ainsi T’aimer. Je chante à-tue-tête ; c’est une cruciale et bien réelle crucialité et depuis la naissance, c’est ainsi que la vie s’est donnée. Souffrance, douleur, que sont-ce ces éléments ? Il se passe ce que la mort nous apprend : aimer, c’est encore aimer.

Chandelle automnale

Peinture de Aleksander Gierymski 1850-1901

A la lueur d’une chandelle, comme la flamme observe sa réalité atemporelle ! La pièce revêt son instant qui lie tous les instants, dans la sérénité de l’automne crucial. Le soir, indécis encore, trace, telle une aurore, le manteau pourpre et royal. Comme de coutume, les toits dessinent le ciel et la solitude quasi cruelle raffermit le jaillissement d’une réalité éternelle. J’ai toujours cherché ce point du basculement et ne me demandez pas pourquoi, soudain, les flammes du sol avivent ce probable, indéfini, si proche d’un écartèlement, la joie effusive du détachement. Pourtant, l’on revient poings et mains liés vers cet envoûtement. Que choisir ? L’absolu sans dérive, ou bien une dérive en l’absolu ? Les larmes fouillent un sol dont l’humus m’enivre et je me souviens de tous les automnes, alors que je marchais dans la campagne, ressuscitée par le vent léger du trépassement. J’aimais le silence poignant de la saison vive et dans la ville, alors que les guirlandes joyeuses, que formaient la lumière des fenêtres, s’allumaient, une à une, au-delà des réverbères, je respirais follement cet instant qui me donnait à une vérité puissante et irréductible. Elle était si forte et elle me poussait, de ses deux mains savantes, dans les plus reculés retranchements de mon être et je ne savais plus ni parler, ni faire semblant, hébétée, et depuis, je marche encore dans la rue et quelque chose chante sans que je ne puisse le retenir. Je suis de la ville et je suis de la campagne, et je suis aussi des vagues écumeuses sur le doux sable, et je suis les montagnes qui m’enserrent, et je suis ce vol des choucas dans le soir, et puis celui du milan royal, et je suis la passante, et cet homme qui marche en tenant la laisse de son chien, et cette dame qui me salue au loin, et je suis ce ciel englobant toute chose, quand l’étoile scintille et que s’inscrit son histoire merveilleuse.

Automne

L’éternité fut cet instant inconciliable avec tout autre regard et j’en vins à fouler du pied enfantin, les feuilles tombées au sol dans leur étonnant et vivant flamboiement, leur odeur de larmes, l’été de leur craquelure, les semences d’une terre pluvieuse. J’allais, unissant tous les temps, et les saisons filant, au ramure de leurs nervures, mon cœur immortel, et cela n’était qu’une simple césure, jetant sur l’autre rive, le pont de notre Amour. Quelle est donc cette invitation qui donne à la pleine certitude ? Les mots ne sont rien devant ce qu’imprime le cœur, et saisir c’est être déjà saisi, comme parti, puis venu, comme jaillissement, comme point ineffable dans le cœur. Je revois tes yeux trembler, l’intensité infinie et de me laisser submergée par l’envolée d’une totale abolition, l’effacement d’une vie entière, entrer en ton flanc éthéré et ne plus jamais le quitter.

Harmonie

Les yeux font le récit, celui d’une vie entière, celui aussi du grand Voyage. Ils rencontrent une histoire qui vient de naître. Elle remonte si loin dans le temps que les frontières de la fin touchent celles du commencement, se chevauchant dans le silence d’une prompte et pérenne communion. Lors que deux êtres se rencontrent, ils sont vierges d’eux-mêmes, et ils sont simultanément leur vie profuse et parallèle, des milliards de secondes dans l’infinité de leur profondeurs abyssales, et chacun d’y consentir dans la présence, et chacun d’y susciter le prétexte d’un tissage dans l’harmonie des courbes ondulatoires de leur Amour.

Frère et soeur

Si je ne suis que femme, alors, même le chemin des étoiles ne me suffit plus et ce sont les confidences de la lune qui me retiennent, mais si je suis esprit alors les rayons du soleil ont transpercé les vagues de l’océan et la nuit est soudain sertie de ta présence. Anticipation, je m’évanouis dans la perle turquoise. Rêve, je surgis de ton jour. Si je ne suis que femme, je m’évade à l’aurore de ton absence. Si tu es homme, je n’ai pas peur. Le crépuscule est devenu un corps. Mais si tu es mon frère, je suis éternellement ta soeur. Je m’assois et mon coeur devient ta lune.

Tout commence

Le sillage est intemporel et je me souviens, et je me souviens, alors que je gisais sur la terre d’un autre monde, et lors qu’au creux d’un lit d’éther, mon souffle continuait, continuait, à Te mémorer dans l’antre d’une caverne, Tu es venu me donner au Rappel, Tu es venu me donner au Rappel, et c’est là, dans le désert que la pluie a son sens, et c’est là que je respire sans discontinuer, pour absorber Ton accord, celui en ré majeur. Chaque couleur avait son ciel et chaque ciel avait sa merveille. Comment puis-je l’oublier alors que de Ta main, l’océan s’ouvre encore ? Tu peux me dire des choses, tu peux m’en dire d’autres, je fais « oui » de la tête, le sourire aux lèvres. Tu m’as chantée et je T’ai chanté, mon corps devenu celui qui aime. Je marche encore dans la ville, le soleil éclaboussant son indolence, et la brise murmure dans l’étroite ruelle. Je meurs à chaque instant, et chaque instant me réveille. Ai-je bien clamé le vol d’une trentaine de tourterelles par-dessus le clocher vermeil ? Cette blancheur, est-ce la mouette qui vient des mers lointaines, m’invitant au voyage torrentiel ? Je suis morte à chaque souffle du puissant et magistral écartèlement. Ne sens-tu pas vibrer l’Amour d’une multitude de jours ? Comment vivre et mourir d’Amour ? C’est ici, c’est ici, c’est encore, c’est l’élan d’une création entière, alors que tout commence, dans la nuit la plus obscure.

Soleil et Lune

La sagesse consiste à prendre le temps de peser toutes choses et de se laisser irriguer des réalités de la vie profonde. Vivre au rythme du pouls terrestre, regarder les nuages, les fleurs, tout cela ne peut être une anecdote en passant. Quand je le vis, je me lançais à corps perdu, à corps abandonné dans les bras de son étonnante magnanimité, dans les confins de sa préciosité. Cela peut sembler aussi fin qu’un cheveu, cela peut ressembler à un proton, l’effet d’une touche précise et délicate. Cela peut aussi ressembler à des milliers d’années-lumières, à une myriade de constellations, aux vents les plus improbables de millions d’étoiles. Tant que le soleil suit sa lune, que voulez-vous qu’il advienne ? Tant que la lune suit son soleil, que voulez-vous qu’il advienne ? Tant que l’Amour est la plus puissante des lumières, et qu’un orbite se met à poursuivre ce qui le poursuit, vous ne craignez rien et vous êtes forts de cette Joie incommensurable qui vous saisit perpétuellement. Celle-ci est le plus grand de tous les boucliers. Voyez comme la lune rit aux éclats, et comme le soleil est fidèle à son amante !

Vivre

Mourir de faim, trébucher sur la souche de notre crucialité, se tordre de douleur comme le pauvre linge que l’on essore, se jeter dans l’océan de l’aspiration et ne plus en revenir, ne plus même oser regarder en arrière, en cet instant, car cet instant nous prend en otage et nous jette sur les flans d’une mer forcenée. Mais rire à s’étourdir, à ne plus lâcher le sort, trépassement du moi inquisiteur et comme nous emporte une vague, puis une autre et encore et encore ! Mourir de soif, les lèvres exsangues de ta secrète attente, mais qu’attendre, qu’attendre, enfin dites-le moi donc, pour que s’apaise mon insolite florilège, élancé par-delà la raison, car, aucune raison ne raisonne l’Amour et l’Amour, tout comme la mort, prend tous les visages et en Lui, je me noie sans jamais résister à sa puissance. Et rire, encore une autre fois, des éclaboussures de l’écume vaporeuse, et ressentir l’étroitesse d’une poitrine, et puis rire encore et voler, comme certains matins, des ailes de nos élans d’Amour, car seul l’Amour nous vainc et rien d’autre, ici, ne nous empêche d’étreindre la folie à bras-le-corps et surtout, surtout, ne plus regarder les cœurs frigides, les cerveaux insipides, la prison des banalités, s’élancer de nouveau ivre et se laisser vivre dans la force de notre Aimé.

Peinture de Charles Courtney Curran