Lettres mortes

Je m’en vais
Sans les mots,
Défaite de toutes les voyelles,
Juste avec mon pinceau,
Et je brave les timides hirondelles
Qui s’en viendront bientôt.
Je m’en vais,
Courir les petits ruisseaux,
Et tremper les consonnes,
Afin qu’elles se parfument d’ambre,
De paradis nocturnes,
D’étranges morceaux,
De notre chère lune,
D’humeurs opportunes,
Des bêtises de nos heures,
Quand attirée par la lueur
Les lettres se heurtent
Aux arbres, puis aux fleurs,
Et voilà qu’elles s’étonnent,
Et se regardent.
– Tiens-donc !
– J’ai vu un A qui bousculait un B
N’en dites rien à personne
Je vous en sais gré.
Les lettres ont fait une ronde
Je me suis mise à danser.
– Mais quelle est donc lettres mortes
Qui gisent à vos pieds ?
– Ce n’est rien,
Je viens tout juste d’éternuer.

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La muse

De ce vœu,
Jailli du fond d’un tiroir,
Quand même s’essouffle le soir,
Quand galope la nuit,
Sur des coursiers qui traversent,
Les derniers lambeaux ;
Du vœu
Assise, libre
Libre, te dis-je
Libérée
Des collectives pensées
Mémoires effacées
Libre des lourdeurs digestives ;
Du vœu,
Comme l’immensité d’un regard
Incisif et surpris
Du vœu,
Le matin quand tout dévoile,
Le poète boit à la cascade,
Ivre,
De douces heures,
De beauté éprise,
Gouttes suaves,
Au nectar d’or,
Le cœur juteux
Sans amertume
Aux commissures des lèvres,
Jusqu’à la fin,
Le cœur étreint,
Poète qui a vu la muse,
Ô bonheur !
Instant à jamais empreinte,
Quand la muse parle
La mort est saveur
Quand l’homme dort
Le poète pleure
Mais quand l’homme ouvre les yeux
L’encre du poète est une fine sueur.

Semblable rêve 相似的夢想*

Vient-on semblable
Vient-on, semblable rêve
Mais qui donc nous défroisse,
Du rêve abîmé,
Et qui donc nous y soumet ?
Qui donc dont la main à peine,
Me donne à son toucher,
Et qui donc fait souffler les arbres,
Et qui emplit mes poumons ?
Qui donc fait voyager les nuages
Et qui fait que les mots se soient envolés ?
Vient-on semblable,
Quand le ciel danse,
Quand le chant est vent primesautier ?
Vient-on semblable, Ô mon doux tourment
Vient-on plié par ce déchaînement ?
Et quand je pense quand je pense,
Je vole je vole vers l’amant
Et quand je pense et quand je pense
Je ris puisque rien ne m’a arrêtée.
Vient-on semblable,
Oh ! vient-on semblable,
Dans les rosées aux herbes folles,
Que je n’ai jamais quittées,
Que je n’ai jamais quittées,
Que je n’ai jamais quittées

*Prononciation : Xiāngsì de mèngxiǎng

Tout à l’heure 剛才 (Gāngcái)

Ne brade pas les mots,
Ils flottent imperturbables.
Ne défais pas leur sens,
Sur des faits improbables.
Ne joue pas avec la vie
Qui tremble sauvage
Au goût de tes silences
Insurmontables.
Et ne cache pas les mots
Les mots qui chantent
Amoncelés de trépignants
Trébuchements,
Quand vibre chaque parcelle,
Des lettres qui dansent.
Ne corromps pas l’amour,
Qui en cet instant,
Devenu fort
Devenu frêle
Devenu corps
Puis devenu encore
Soupir insonore.
Non ! Ne joue pas avec le cœur,
Ni n’éteins la chandelle,
Que j’ai posé,
Tout à l’heure,
Pour que tu viennes.

Les voix souterraines

Que de voix souterraines
Enterrées par les flots
Que de voix hurlantes
Saisies par les clameurs souveraines
Que de voix désarmantes
Dans l’oppression aveuglante
Que de germes en latence
Pour te rencontrer
Et que de putrides arrogances
Dans les mers déchiquetées
Mais que de fausses semblances
Qui tuent nos enfants

Et que de vaines paroles
Qui suffoquent d’avoir trop parlé
Coupables d’ignorances
Subversives à souhait
Voulant boire au vin d’innocence
Que de voix qui me hantent
Qui se sont effondrées
Dans les méandres
Insoupçonnées

Et que de voix qui me disent
Les douleurs de l’incohérence,
Quand la nuit est à tomber
Et que viennent les présages
Et que chantent nos âmes
Dans le cœur de l’aimé,
Sans être plus désarmés.

Villes profondes 深城市(Shēn chéngshì)

Sur certains frontons
Quelques ricochets :
Nous n’avons pas oublié,
Elle vient,
La réalité
Du champ cultivé
Alors cultivons,
Quand nous saisissons,
Les éplorés,
Qui vont
Chacun en leur monde
Comme se faisant la promesse
Sur les trottoirs
Des villes profondes
Quand le sommeil
Fait de nous des esclaves
Mais nous voyons ces ricochets
Sur l’eau faire des ondes
Et nous n’avons jamais oublié
Les pensées butinées
Qui font ces papillons
Et des gravités du monde
Nous n’avons pas oublié
Puisque nous sommes
Ici, et le regard dans le regard
Nous sommes à nous aimer.

L’apogée 頂點* (Dǐngdiǎn)

Ce lieu
Qui mûrit
Est-ce fuite
Éperdue
Du sentier
Que l’on perd
Mais guère perdu
Qui fait des rondes
Que côtoient les amplitudes

Du souffle
Auquel succombe
Tout notre savoir
Et c’est dans cette tombe
Que nos cœurs
Atteignent l’apogée
De chaque ultime
Puisque nous marchons
Dans le temps qui n’est plus
Et l’espace est exigu
Quand autre chose nous appelle
Et l’espace a disparu
Dans la beauté de ta prunelle

Et nous marchons
Sans rien perdre
Puisque le jour
N’est plus aucune nuit
Et les ombres
Flottent dans la voix
Et gagnent les étoiles
Et le monde naît une seconde
De s’envoler vers toi
.

*traduction littérale : sommet de la tête, voûte qui désigne l’ultime, l’apogée.