Miroir 鏡子 (20)

L’autre bout du chemin

Le temps s’était figé, le souffle de la forêt, les arbres musqués, le mur de pierre, la clairière dont la vue nimbait le cœur d’un halo de lumière, les petites fleurs ramassées, le goût exquis des feuilles sur le sol, jonchées, le ciel entre deux branches, l’éternité du silence, le souvenir d’un autre souvenir qui nous saisissait et nous basculions dans nos larmes émerveillées, le cœur palpitait et l’Amour s’épanchait. Je L’ai découvert au détour d’une clairière, cet Amour sanglotant comme les pierres, je L’ai trouvé écartelant les arbres, la furtive silhouette d’une biche, le clairon d’un passant, mon corps sur la mousse, le ciel s’entrouvrant. Je L’ai trouvé ce souvenir jaillissant, m’étreignant jusqu’à suffocation. Je L’ai trouvé, à l’autre bout, venant me chercher. Elle était frêle, les yeux écarquillés, le monde valsant autour d’elle. Elle avait les cheveux longs jusqu’aux hanches, les pieds fluets, la robe flottant telle un parterre de lune, le regard étonné.

Elle lançait depuis son petit cœur : je me souviens de toi, je me souviens. Je suis venue à toi, je m’étais gardée ; je m’étais ensevelie au pied d’un mur, et je viens aujourd’hui te Le donner, le moment précieux, le moment extrait d’une cascade, des sons lointains de la forêt gorgée de verdure, ces danses effeuillées de ton âme, je les ai gardées. Tout le reste, je vais l’effacer et nous cueillerons ensemble les roses, nous découvrirons leur chant secret, nous nous extasierons de leur message et nous écrirons le moment furtif de nos retrouvailles et nous pleurerons pour enfin tout oublier, puis nous demeurerons en cet instant délicat où nous nous tenions la main, à l’autre bout du chemin. Viens ! Viens, chère amie, viens, nous avons vogué sur l’océan, et nous avons touché le lierre sauvage. Viens ! Viens ! nous avons cherché ce moment, l’écrin de nos jours, nous avons cueilli les fraises des bois, grimpé aux lianes, puis, nous avons marché sur le sable fin. Viens ! Viens, mon amie, je t’attends. Nous avons lancé notre cœur au firmament, et les étoiles nous ont acclamées. Viens ! Viens, mon amie. Notre monde s’endort, et nous voici au sein de la forêt pure, la douceur des plaines verdoyantes, les fragiles froissements du matin, les gestes de notre courtoisie, les élans infinis de nos regards éthérés, le verbe d’un Mage, la table ronde des chevaliers, les portes ouvertes aux autres mondes. Viens ! Viens, mon amie, nous irons encore plus loin. Nous irons par-delà les allées, le murmure des ruisseaux, du vol intrépide des oiseaux. Ne t’ai-je pas attendue tout ce temps ? Ne t’ai-je pas appelée tout ce temps ? Le savais-tu ? M’as-tu reconnue ? – Oui ! Oui !

Publicité

3 réflexions sur “Miroir 鏡子 (20)

  1. Une écriture onirique. Saisissante et toujours cette ouverture au beau. Il y a, dans ce texte une synthèse remarquable, une boucle.
    J’ai pris le temps de relire plusieurs fois votre texte.
    Vous mettez le doigt sur quelque chose et je ne sais pas comment le dire.
    Merci Béatrice pour ce monde que vous nous offrez si généreusement.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s