Correspondances LIII

Très cher,

Ne rien posséder, c’est sans doute n’avoir jamais cru que nous nous appartenions. La liberté réside dans le fait de ne pas projeter en ce monde ce que nous croyons être notre réalité. Vous me dites que celle-ci ne dépend ni de notre opinion, ni de nos pensées, ni même de notre éducation. Vous me répétez assez souvent que nous ne venons pas égaux en cette vie. Vous me précisez qu’il ne s’agit pas d’une lecture sociologique, qui demeure, malgré tout, bien superficielle. Vous ajoutez : si l’on prend la peine d’observer, nous voyons bien que nous sommes foncièrement différents. Je vous écoute attentivement, car, je n’imagine pas une seule seconde vous opposer mes impressions. D’emblée, je sais que je dois écouter et attendre. Attendre que cela résonne en mon être. A l’âge de treize ans, j’avais débuté un journal intime. Quand je l’annonçai à mon amie Carole, cette dernière me déclara avec sa familière propension à tout réduire : Ce n’est pas très original. Tout le monde tient un journal intime. Je demeurai coite. Elle avait sans doute raison. Néanmoins, je savais que nous avions tous notre singularité. Mon journal ne sera pas celui d’une ou d’un autre, me suis-je dit. Il était certes mon confident, mais surtout un support précieux pour aligner mes pensées, celles-ci s’inscrivant dans une quête concise et introspective, qui avait débuté depuis mon enfance. Il s’agissait, avant tout, de rendre visible un fil conducteur, celui d’un chemin de vie. Ne pas être comme tout le monde, ne relève pas d’une volonté propre.

Il n’y a jamais eu en moi cette détermination, somme toute factice. Lorsque nous sommes jeunes, nous n’aimons pas forcément nous distinguer des autres. Pourtant, l’on ne peut non plus se galvauder dans le but de ressembler à tous. Il y a cette force impérieuse qui nous pousse à aller au-delà. Cela nous émancipe très tôt, et de la peur, et de l’influence. J’aime à vous dire, avec beaucoup d’humour : Dans le fond, j’ai choisi mon influence. Il s’agit bel et bien d’une force et celle-ci est indéfectible. Pourquoi sommes-nous ceci plutôt que cela ? Je dirais : pourquoi Siddhârta Gautama a-t-il choisi de sauter le mur qui le séparait de la réalité, lors qu’il vivait dans un lieu privilégié ? Pourquoi a-t-il quitté, enseignement, parents, femme et enfant ? Quand l’appel survient, nous devenons ces fous qui ne peuvent se contenter de vivre comme tout le monde. Nous franchissons ce mur et nous ne revenons pas en arrière. C’est cette folie qui cause la rupture. Des années plus tard, nous savons que celle-ci est une vérité universelle. Nous évoquons ensemble la Caverne de Platon. Les anciens n’avaient pas tort. Nous nous sommes éloignés, de dérive en dérive, jusqu’à ne plus savoir ce que nous sommes. Bien sûr, aujourd’hui, nous savons que nous n’y pouvons pas grand-chose. Vous me le répétez fréquemment. Je n’aimais pas l’idée que tout fût figé. Je n’aimais pas me rendre à l’évidence que notre relation humaine fût compénétrée de malentendus permanents. Néanmoins, Siddhârta Gautama enseignait à ses proches disciples. Il enseignait à ceux qui aspiraient à l’écouter. Telle fut l’attitude des nombreux messagers. Tel est encore l’impérieux appel intime. Nous sommes nés avec cela. Nous avons eu beau tenter de nous divertir, de nous distraire de cet appel, mais, il nous a rattrapé avec une poigne ferme et surnaturelle. Au vu de ce qui s’annonce, nous comprenons que nous avons bien fait d’avoir, enfin, abandonné nos stratégies de fuite et tutti quanti…

Votre B.

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19 réflexions sur “Correspondances LIII

  1. Les journaux intimes nous aident à suivre le fil rouge de nos vies. Chacun a son propre guide. En fait, nous ne sommes pas tous pareils.

    Certains écrivains transforment leur journal intime en roman. D’autres utilisent leurs journaux intimes pour écrire leurs autobiographies, comme le danseur de ballet géorgien-russe Nicolas Tsiskaridze, qui à 50 ans maintenant a publié la première partie de son autobiographie à Moscou. Un livre passionnant !

    Aimé par 3 personnes

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