Fusion

Elle avait enfilé des talons hauts avec une superbe somme toute peu originale. N’avait-elle pas parcouru les rues enfiévrées de la capitale afin de trouver la paire hors pair ? Se hisser sur ses talons et marcher droit : telle avait été son ambition coutumière. Se hisser, s’élever. N’était-ce pas l’instant phare ? Traverser, sans chanceler, le couloir d’un somptueux hôtel, tenir un sac de luxe et porter des lunettes de soleil ? Elle aimait, en particulier, jouer les femmes insaisissables, les femmes qui traversent précisément les longs couloirs. Marcher sans regarder, les yeux fixés au-delà et voir. Les lèvres exsangues et pulpeuses, de longs cheveux flottants jusqu’aux hanches. Elle aimait le fait d’être anonyme au milieu d’une effervescence houleuse. Ne regarder ni à droite, ni à gauche.

Le maître d’hôtel l’invite à entrer dans la vaste pièce qui sert de restaurant. Il s’adresse à elle sur un ton quasi obséquieux et la mène vers une table dressée au milieu de la pièce. Elle se demande si ce milieu est le même qu’un autre. Le milieu de quelque chose, d’une destination improbable. Remarque-t-elle que les murs sont recouverts, à mi pan, d’un velours ocre et que le très haut plafond est couvert de fresques romaines ? Elle perçoit le bruit des couverts s’entrechoquant sur les assiettes. Elles trouve cela vulgaire. Elle aimerait que le fait de manger soit semblable à l’imperceptible avalée d’air. Elle aimerait que ces lieux se dépeuplent des visages défaits, pour la plupart, vieillis par l’amertume et le factice grimaçant. De fait, elle qui jouait souvent à endosser un rôle, son esprit moqueur l’y conviait, supportait à peine les artifices mondains. Devant l’olive verte perdue au fond du verre, elle relève la tête et cette fois-ci, balaye du regard les personnes assises. Celles-ci apparaissent comme engoncées, prisonnières d’une scène vue et revue depuis de longues années, depuis la fameuse guerre. Elle ébauche un sourire quelque peu ironique. Le monde ressemble à une salle de restaurant, se dit-elle.

Après avoir fini de déjeuner, la voilà qui se lève et tout accrochée à son sac, fait lentement quelques pas vers la sortie. Mais, soudain, quelque chose attire son attention : elle réalise qu’elle voit son double, son sosie. Celle-ci s’est levée en même temps qu’elle et l’observe avec un sourire complice. Je t’ai vue, lui dit-elle. Je t’ai vue depuis des années. Alors, il se passe cette chose encore plus étrange ; l’une et l’autre se tiennent la main et son sosie se met à parler : – Hargneuse, jalouse et possessive, tu l’as été. Tu as été aussi cette femme aimée et tu as été touchée par ce qui est le plus précieux en ce monde. Tu n’es pas venue pour te montrer mais pour te chercher. Me suis-je trouvée ? Ai-je trouvé le juste milieu ? interroge-t-elle sans être autrement surprise. La salle et l’hôtel subitement disparaissent et toutes deux se retrouvent dans un autre espace, dans un autre temps. Elles finissent par fusionner. Elles deviennent une, séparées étrangement de l’artifice, plongées dans la crucialité. Que m’arrive-t-il ? Suis-je folle ? Non, tu es passée de l’autre côté. Cela fait même depuis longtemps que tu y es, mais, tu ne le savais pas.

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