Shambhala

Parfois, quand le soir semblait suspendre la capitale dans un halo flottant, enveloppant certains quartiers d’un doux voile de résistance face à la frénésie de la foule, alors que mes pas fatigués me hurlaient de les épargner d’une plus grande et impitoyable marche, je poussais ma dérive, au déclin du jour, et presque à mon insu, me retrouvais sur le perron d’Emily Kaitlyn. Dans le fond, je n’étais guère surprise. Où aurais-je bien pu aller ? La journée estudiantine avait été harassante. J’éprouvais un sentiment de vide si intense, qu’instinctivement, je ressentais le besoin d’aller rejoindre mon étrange amie, et malgré notre différence d’âge, je savais que seule Emily Kaitlyn pouvait me redonner un peu de force, un peu de gaîté aussi. Son monde me paraissait tellement vivant en comparaison avec la grisaille mouvante des élèves, de certains professeurs aussi. Très vite, je dois le reconnaître, je ne sus plus vivre sans elle. Je me disais que ma rencontre avec Emily Kaitlyn n’était pas fortuite. Je me disais que j’étais certainement très chanceuse de la connaître. Mais, je savais bien que ni la chance, ni le hasard n’y étaient pour quelque chose. Tout cela avait été scrupuleusement agencé par la main d’un Maître. Emily Kaitlyn m’apprenait à être vraie. Sa spontanéité attisait la mienne. Plus je lui rendais visite et plus je souhaitais la revoir. Son intégrité me fascinait. Sa force intérieure me stimulait. Notre relation n’était certainement pas fortuite et je le compris assez vite.

Je n’eus guère le temps de m’attarder d’avantage à ces pensées, car Emily Kaitlyn, qui m’avait aperçue depuis la fenêtre du salon, me fit un signe énergique et m’invita à entrer. A tout instant, cette femme m’accueillait avec une noblesse d’âme peu commune et je n’ai jamais vu chez elle les réticences égotiques et individualistes que l’on rencontre fréquemment. Il y avait une entièreté dans sa personne que je ne m’expliquais pas. J’étais la fille ; j’étais la sœur ; j’étais l’amie ; j’étais la complice. Il s’agissait d’un immense privilège et je le savais.

Je m’empressai de gravir les petites marches devant sa maison et vis s’ouvrir chaleureusement la porte qui donnait sur un tout petit vestibule, vestibule lui-même séparé par une porte-fenêtre et qui donnait sur un long et étroit couloir. Celui-ci abritait une série d’étagères en bois acajou où étaient rangés toutes sortes d’ouvrages. Une ambiance londonienne y régnait sans que je me l’explique, n’ayant jamais mis, à cette époque, un seul pied en Angleterre. Néanmoins, je respirais l’atmosphère très intimiste de ses meubles, de ses objets, avec beaucoup de plaisir. Emily Kaitlyn avait accumulé, lors de ses nombreux voyages, divers choses, très hétéroclites, de matière et de forme diverses, ce qui donnait à son appartement un charme fou. J’étais friande de son intérieur. Même si Emily Kaitlyn accaparait très vite mon attention, je prenais le soin, d’attraper au vol, les multiples souvenirs marqués, issus de ces voyages. Chaque visite me procurait l’occasion de poser un regard curieux sur une découverte nouvelle. D’abord très timide, je m’enhardis, peu à peu, en m’approchant de ses livres, qui, par la qualité de leur reliure et par leur volume, m’indiquaient ostensiblement, que cela lui avait sans doute coûté une fortune.

« Te souviens-tu de cette forêt dont je t’ai parlé dernièrement ? interrogea, à brûle-pourpoint, Emily Kaithlin. Il s’agit de Shambhala. Contrée mystérieuse, évoquée depuis longtemps dans toutes les Traditions. L’on pense que cette région, ou pays, ou lieu magique, ou personnage fabuleux, est le réservoir, par excellence, des connaissances oubliées. Certains aventuriers ont tenté de retrouver cette Agartha primordiale. Il existe des récits, assez hermétiques au demeurant, qui ont fait l’objet d’interprétations hasardeuses, parfois complétement excentriques, et qui nous assurent, bel et bien, que ce monde perdu est réel. Te souviens-tu de cet explorateur portugais du XV ième siècle ? – Gil Eanes de Vilalobos ? – Oui. Nous connaissons très peu de chose sur sa vie. Cela est nimbé de grands mystères. Il avait pour mission d’ouvrir une brèche et de désenclaver les idées reçues sur le monde. Mais, il n’y avait pas que cela. En ces temps-là, beaucoup espéraient retrouver le monde perdu. Aujourd’hui encore, l’on croit qu’il s’agit de l’Atlantide. D’autres imaginent qu’il s’agit d’un monde enclavé dans une dimension parallèle et qui attend son heure pour ressurgir. Bref, toutes sortes de théories se sont cumulées depuis des siècles. Or, je sais que j’ai découvert un manuscrit stupéfiant, un ouvrage que je ne pensais jamais trouvé aussi simplement lors de mon passage au marché Brassens. C’est pourquoi, en le voyant, je me suis évanouie. J’étais sous le choc de la découverte. Ce livre est si hermétique qu’il a dû passer inaperçu. C’est un bon point pour nous. Dieu sait comment il a atterri là. »

Les yeux d’Emily Kaitlyn brillaient et elle contenait à peine son enthousiasme. Après de longs mois passés en sa compagnie, depuis l’incident, au marché du livre, après de longs mois depuis ce fameux jour, elle s’était enfin décidée à me faire l’incroyable révélation. Je la regardais avec stupéfaction. Devant mon air, elle éclata de rire. Mon étonnement lui procura une indicible joie, visiblement non contenue. Elle se réjouissait tout bonnement d’avoir provoqué en moi une pareille réaction. Je la soupçonnais même, d’avoir attendu tout ce temps, pour me révéler le secret, dans l’unique but d’obtenir cet effet de surprise.

©Béatrice D’Elché

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