La forêt de l’enchantement

Le fait de considérer la vie comme une gigantesque conque de verdure, incluant toutes les couleurs connues ou inconnues à ce jour, considérées, non pas comme les simples représentations d’un énorme nuancier de ton, mais plutôt comme un langage complet et infini, donne une dimension cryptuaire qui nous émerveille et nous tient permanemment en éveil. Un éveil au seuil de l’éveil. Une approche au seuil de l’approche. Un commencement au seuil du commencement.

Emily Kaitlyn, que j’appelle ainsi depuis le début de notre rencontre, sans pouvoir dissocier son nom de son prénom, m’apprenait à entrer dans les sens cachés les plus invraisemblables. Elle ne cessait de me pousser dans mes retranchements, et quand même j’avais cette tendance à m’effacer en elle, elle ne désirait jamais que je m’arrête à sa personne. Dépasse-moi, va au-delà de moi, ne me vois plus, déclarait-elle avec une force qui me donnait le vertige. Je ne comprenais pas ces injonctions. Tout cela me laissait longtemps perplexe.

Emily Kaitlyn me parlait souvent d’un lieu qui, selon elle, existait encore et devait recéler le trésor des trésors. Le livre qu’elle avait acheté au marché Brassens était toujours dans son sac. Elle passait des heures et des heures à le lire, à le relire, à prendre des notes et à griffonner sur son petit carnet, à dessiner des croquis que j’entrapercevais quelques fois, sans pouvoir saisir ce qu’il en était réellement. Elle refermait le livre et son carnet avec un air mystérieux, parfois, très intense, respirant à peine, les paupières closes, comme pour mieux savourer quelque inconnu enchantement. Quand elle réouvrait les yeux, qu’elle plantait son regard avec force jubilations sur ma personne, je savais que ce n’était pas moi qu’elle regardait ainsi. Elle était partie très loin et je ne pouvais pas la rattraper. Elle avait parcouru des années lumières avant de me rencontrer. Bizarrement, je n’en étais pas affligée. Il me suffisait de savoir qu’Emily Kaitlyn touchait à la grâce indicible, pour me sentir immédiatement liée à elle et à tout son fascinant univers. En sa présence, je vivais la métamorphose. Bien sûr, ce livre qu’elle cachait précieusement, qu’elle emportait partout avec elle, m’intriguait au plus au point. Ce lieu qu’elle évoquait me ravissait et j’en oubliais presque de rentrer chez moi. Quel était ce manifeste secret auquel était lié cette femme ? Si ce lien me questionnait, il ne me vint jamais à l’idée de le remettre en cause. Emily Kaitlyn respirait le secret. Elle en était pétrie. Chaque jour, j’en recueillais presque pitoyablement les quelques miettes qu’elle voulait bien disséminer autour d’elle, que je conservais de la même manière qu’elle conservait son mystérieux livre, dans son superbe sac blanc. Elle savait distiller les informations et établir, enfin, le lien invisible avec ce qu’elle nommait la forêt de l’enchantement.

©Béatrice D’Elché

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Peinture de Franz Dvorak

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