Où aller ?

Seule, je sortais et faisais le tour du parc plusieurs fois. Il s’agissait d’un grand parc, peu fréquenté, au demeurant, mais riche d’endroits où l’on pouvait s’arracher du « moi ». Un grand lac, où nageaient plusieurs canards, m’attirait irrésistiblement. Des pontons, bordés de joncs et de massettes, avaient été aménagés et lorsque le soleil réchauffait suffisamment l’endroit, je m’y asseyais et pratiquais une longue méditation. Les canards s’approchaient, et leur présence me mettait dans le plus grand des émois. Je finissais par regarder leur manège avec beaucoup d’amusement. J’écoutais leur conversation parfois très véhémente. Il fallait vraiment voir comment certains se disputaient et comment leur chef, bien avisé, les remettait à leur place. J’observais ces scènes, oubliant le temps qui passe. La nature m’a toujours fait sourire. Je trouve les animaux bien plus humains. Quel ne fut pas mon ravissement lorsque je fus saisie un matin, par le vol d’un héron ! La blancheur de ses ailes avait empli le ciel et il irradiait tel un astre dans la nuit. Il m’arrivait de sortir aussi très tard, souvent vers minuit. J’aspirai à ce que la voûte céleste s’entrouvre et m’emmène ; je murmurais inlassablement cette phrase qui a fait toute ma vie : où aller ?

J’appelais l’invisible, celui que l’on palpe de ses doigts, et j’appelais avec toute l’intensité du bouleversement intérieur, cet invisible qui palpitait au-delà de la raison. Il ne s’agit pas d’une émotion, ni d’une intuition. Le destin cogne si fort que vous courez dans le sens de cet appel. Vous effleurez le ciel avec votre cœur, ou bien est-ce tout simplement lui qui vous effleure ? Vous ne savez plus.

Vous rencontrez alors les dix mille étoiles vivantes de votre espace, vous valsez avec les étoiles de votre éternelle rencontre, et vous comprenez que ces âmes qui vous émeuvent sont les âmes que vous avez déjà rencontrées dans un autre monde et le ciel se déchire, et les âmes accourent, vous les reconnaissez et vous les aimez en silence.

Illustration de Tijana Lucovik

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7 réflexions sur “Où aller ?

    • Dissolution de l’être, non pas anéantissement, mais soudain, juste harmonie avec l’appel, l’entendre et le reconnaître, regarder à l’oblique et voir aussi la continuité du décor. Répondre à l’appel, est une ouverture à tous les possibles de la merveilleuse création. Ce monde est créé et il nous le dit en permanence. Force inouïe de l’accueil. Instant nervalien, et tous les autres…

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      • Sans doute me suis-je mal exprimé ? Je ne voyais une correspondance avec Nerval que dans ce passage de votre prose : « et vous comprenez que ces âmes qui vous émeuvent sont les âmes que vous avez déjà rencontrées dans un autre monde et le ciel se déchire, et les âmes accourent, vous les reconnaissez et vous les aimez en silence ». Le poète avait écrit, dans « Aurélia » : « … il devenait clair pour moi que les aïeux prenaient la forme de certains animaux pour nous visiter sur la terre, et qu’ils assistaient ainsi, muets observateurs, aux phases de nos existences » ; et plus loin « Ceux que j’aimais, parents, amis, me donnaient des signes certains de leur existence éternelle, et je n’étais plus séparé d’eux que par les heures du jour. J’attendais celles de le nuit dans une douce mélancolie ». J’espère ne pas vous avoir contrariée par cette évocation qui ne se voulait certes pas une comparaison. Bien à vous.

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      • Nullement Bruant. Pourquoi serais-je contrariée ? Je pensais à ce que disait Nerval, qui fut un compagnon de mon adolescence, durant un moment, quand on l’avait interrogé sur sa croyance et qu’il avait répondu : « Je les ai toutes »… ou quelque chose d’approchant.
        De fait, Je comprends bien votre allusion et ce que mon texte vous inspire est votre résonnance. Je la respecte volontiers et l’accueille avec grande joie.
        Bien à vous aussi et belle continuation.
        Merci pour votre échange fructueux.

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  1. Pingback: Où aller ? | Art et Semence – le blog de Daniel Milan

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