Fereshteh*

L’inspiration vient de deux horizons différents. Plus que tout, l’inspiration est une profonde modulation de l’esprit. Le véritable travail s’opère en plein cœur. Substrat dont la pénétrabilité ne peut en aucun cas advenir d’un artifice. Celui-ci est par nature une tromperie. L’artifice naît d’une dépravation qui pousse l’individu, à son insu parfois, il le faut bien reconnaître, vers la manigance. Les mots entretiennent, selon l’individu, une action assez remarquable. Au cours de notre périple, déjà lointain, nous avions, certes, découvert un autre monde et par lui, nous avions réalisé qu’il existait un grave malentendu avec celui qui nous avait été donné de vivre, presque simultanément, comme une sorte de transfuge inopiné. La lumière est entière ou ne l’est pas. L’on ne peut s’autoriser à être le représentant de quoi que ce soit lorsque notre lumière est inefficiente. Mon travail d’archéologie m’avait appris à m’ouvrir à la nature et à l’intuition. Il est vrai qu’Emily Kaithlyn exerça sur mon être, non pas un ascendant servile, comme on serait enclin à le supposer, mais, bien au contraire, une influence consentie, ancrée dans la confiance mutuelle et la sincérité. Sa personne entière me captivait, parce que cette femme était authentique. Son être résonnait en moi et m’ouvrait à des perceptions peu communes. L’authenticité vous élève. Le reste est, assurément, un marché de dupes.

La magie d’un être vient de ce qu’il fait ressortir le meilleur de vous-même. Il vous apprend à observer, à vous observer, avec cette particularité que seule la subtile intuitivité peut provoquer en vous. Nous commençâmes à être ensemble, Emily Kaithlyn et moi-même, parce que nous l’avions toujours été, et que notre rencontre datait vraisemblablement d’un autre monde. La réminiscence d’une relation est d’une absoluité définitive. Emily Kaithlyn me disait avec beaucoup d’humour : Jeune fille, il n’y a pas grand monde sur terre et nous aurions grandement tort de nous y attarder. Il faut reprendre le travail là où il s’est arrêté, un point c’est tout ! Je savais de certitude certaine que cette femme charismatique disait la vérité. Quelque chose en moi le ressentait si intensément que je me surprenais parfois à trembler, submergée par une émotion indicible.

Néanmoins, amoureuse que j’étais depuis toujours des détails de la vie quotidienne, je ne prenais pas véritablement la mesure du séisme intérieur que je vivais alors. Je continuais ma vie estudiantine avec beaucoup de nonchalance. Je rencontrais parfois d’anciennes connaissances, celles de mon lycée, ou fréquentais de nouvelles personnes, car tout en étant sociale, je me vouais à la solitude avec l’esprit méticuleux des contemplatifs. Avais-je un quelconque mérite ? Depuis toujours, j’aimais me retirer dans le silence de la contemplation, dans sa pieuse inactivité apparente. Je détestais l’agitation et même l’étrange manifestation nerveuse de mes contemporains. J’abhorrais l’affairement. Je n’éprouvais aucune inquiétude quant à mon avenir. Les rivalités et les impostures m’insupportaient. Il me semblait que tout était là et que la vie était un Jardin sans fin. Malgré tout, je m’étais prise de sympathie avec une étudiante iranienne, une réfugiée de la révolution. Elle et son frère avaient atterri à Paris depuis peu. Fereshteh était brune, les cheveux épais et raides ; elle était de taille moyenne, élégante et douce. Nous nous étions rencontrées au cours de Russe. Nous passions beaucoup de temps ensemble. Il me semblait naturel de l’entourer de bienveillance. Ne m’avait-elle pas confié, avec beaucoup d’émotion, le récit des tortures que sa famille avait subies, simplement parce qu’ils étaient sunnites ? J’étais atterrée. Ses parents avaient tout sacrifié afin d’éloigner leurs deux enfants. Ces derniers vivaient dans un petit appartement, sous les toits de Paris et poursuivaient leurs études. Fereshteh me disait que, son frère et elle, avaient été de grands privilégiés, contrairement à certains de leurs compatriotes, la richesse personnelle de leurs parents leur avait ouvert les frontières et permis ainsi d’échapper au chaos que subissait l’Iran. Mais Fereshteh se sentait seule et isolée, totalement perdue dans ce vaste Paris. Son visage laissait souvent entrapercevoir un voile de tristesse insondable. J’étais émue jusqu’aux larmes par son petit être. Je me promis alors de veiller sur elle et de l’entraîner dans la joie simple de l’existence.

*Prénom iranien qui signifie petite fée.

©Béatrice D’Elché

4 réflexions sur “Fereshteh*

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