Long rêve

Photographie prise par l’auteur, le 29/01/2021

J’étais un homme des cavernes et me réveillais avec le chant du soleil. Je poursuivais un rêve bien au-delà des rochers, et m’asseyais pour inscrire les heures, comme l’on inscrit son bonheur, celui que l’on sait parfait. J’aime la caverne qui m’abrite et le feu qui me réchauffe. Le matin laisse passer quelque œuvre, le soir, la forêt chante et répand sa clameur. Je suis un homme des cavernes et je passe des heures à marcher dans la plaine sans me soucier de rien. La douleur ne m’arrête pas. La rivière caillouteuse ne m’indispose pas. Je la traverse pieds-nus et l’eau froide transforme ma fatigue en douceur. La nuit tombe et la lune poursuit son chemin. Cette nuit est mon amie tandis que les jours s’équilibrent et les nuits veillent. Tous vivent en harmonie et notre cœur vibre au son de l’univers. Le grand cerf s’élance vers les hauteurs et le loup partage en secret les pitances avec ses frères. Les animaux parlent et font un cercle autour des étoiles. Ce moment n’a jamais cessé d’être puisque je me rappelle de tous ceux qui ont plongé au creux de mes pupilles et s’y trouvent encore. La forêt possède un cœur et, chaque soir, je l’entends battre au diapason avec le mien. Le feu crépite entre deux pierres et il me souvient d’un futur qui déplore l’essentiel et le méprise à tort. Mon frère d’un autre monde est venu me voir. Il semble complétement démuni devant ce qui lui semble soudainement l’évidence. Je lui offre de s’assoir car je le connais bien. Mon frère pleure longtemps et je n’esquisse aucun geste. J’attends en silence que ses sanglots cessent. De longs siècles nous séparent. Je le regarde. Il lève la tête, tandis que secoué encore par de violents soubresauts, il aperçoit le grand cerf qui l’observe. Il se tourne vers moi et dans le silence frissonnant de la nuit, il essuie ses dernières larmes, celles du long rêve.

Je n’étais pas inculte, contrairement à ce que mes frères du monde futur croient et tout ce que j’éprouvais était enseignement. Nous parlions des heures entières avec les astres et ceux-ci nous répondaient aussitôt. Nos conversations étaient multidimensionnelles. Nous étions chez nous. Un brin d’herbe nous invitait au voyage. Le monde était un grand livre ouvert et la joie débordait comme une eau abondante dans un désert. Nous ne connaissions pas le malheur. Rien n’était souffrance. Comme nous voyagions dans le futur, nous savions que les hommes ne comprendraient plus rien, qu’ils en oublieraient même d’entendre, de voir et de parler. Nous n’avions aucun moyen pour empêcher cette décadence. Il nous fallait patienter et prier pour les générations futurs. Sur le sol, sur les parois des cavernes, dans les roches, nous inscrivions le langage de la paix. La paix est notre lien. Nous ne connaissons pas autre chose. La connaissance fait partie du cycle rayonnant de l’apprentissage.

Les hommes ont perdu les vestiges ; ils ont perdu le trésor. Ils errent et altèrent la vie. Ils ne connaissent plus les liens d’aucune sorte. Je respire lentement et mon frère s’est endormi près du feu. Doucement, j’entretiens le feu qui nous réchauffe et j’écoute sa chanson. Le monde futur connait une grande dérive. Je pose sur mon frère une couverture faite de laine de mouton.

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