Chrysalide

Je ne sais quand le souffle chaud
Effleura primesautier la chrysalide.
Peu nous en chaut si le vent déride
Les rumeurs aux permissions affables,
Prolixes, aux lourdeurs insoutenables.
Tandis que le papillon tel un cantique,
Main évasée, danse léger à l’horizon.

Le Héron

Un jour, j’interrogeai muette, le calme héron,
Qui, au milieu de l’eau, semblait irréel.
Je tournais furtif mon regard vers le ciel,
Et l’oiseau s’envola vers une haute branche ;
Sans doute avait-il entendu ma question ?
Son corps blanc avait déchiré ma nuit,
Le silence comme déconfit de spasme,
En mon âme subjuguée, et je découvris
La réponse irénique que son aile avait tracée.
Alors je remerciai ce noble et grand oiseau.
Tels sont les secrets qui nous bouleversent,
Ceux qui font de la vie, la splendeur d’un tableau.

Image : Héron Gravure by Mikio Watanabe, 2012

Je souris

Durant le périple de la vie, la beauté époustouflante a effacé tout ce qui n’est pas elle et dans le creux des moments, je me suis arrêtée. Comment suis-je à vivre, alors que j’ai tout quitté ? Mon corps est ma demeure et je n’ai pas lutté pour posséder. L’acceptation est telle que la nuit couvre l’incertitude et que les étoiles font naître la sérénité. Mon lit est un cercueil et chaque nuit, j’y meurs. Quand le soleil ouvre mes paupières, j’arrive à peine à le croire. Je m’étonne de vivre sans rien avoir. Les oiseaux pépient et je souris. Le chemin est perpétuel. La certitude vient quand plus rien nous retient. Nous n’avons pas joué. Nous avons regardé la vie comme elle nous regarde. Les rayons du jour ne se plaignent pas. La nuit est tranquille. Je souris.

Fragilité

Fragilité du faon aux yeux humides,
Votre voix qui frémit dans le creux
Des charmilles, homme des rocailles,
Vos longs cheveux flottants qu’illuminent
Les frondaisons et le bruissement généreux,
Du cœur perdu dans les moindres détails
D’un univers à peine éclos et qui pourtant nous domine.

La femme du jardin

Parfois, pour ne pas perdre ceux que l’on aime, nous devenons bien maladroits, comme se souvenant à peine des alentours et fuyant aux abois. Je revois votre démarche singulière et me surprends à longtemps hésiter cet instant, le retenant de mes deux mains impuissantes.

La volupté dépasse toutes les raisons et le jardin avait surgi telle cette femme, irréellement inédite dans mon répertoire misérable de peintre, pour ne plus jamais en sortir, submergeant mes palettes de couleur. La fraîcheur de l’apparition correspond au murmure rauque de mon âme d’impie. Quelque peintre ironique avait touché la toile de mon cœur à l’aide d’un pinceau acéré.

Je revins le lendemain et le surlendemain avec entêtement, quand je réalisai, non sans un certain étonnement, que je me promettais de consacrer le reste de ma vie, s’il le fallait, à attendre Thaïs.

Elle arriva en souriant, sortie de nulle part, avec un panier, qui je le vis, contenait des petites brioches, un pot de miel, du beurre frais, une grande serviette à carreaux.

– Hé Ho ! lança-t-elle comme si elle m’avait connu depuis toujours. Je n’ai pas grand chose, mais vous apprécierez sans doute, dit-elle quelque peu confuse. Puis elle ajouta : Faisons enfin connaissance, Marc. Le souhaitez-vous ?

Tandis que je la regardais, je me sentis envahi par le plus troublant des sentiments, et j’acquiesçais de la tête.

– Merci ! Merci ! fit-elle comme si ce fut la chose la plus extraordinaire. Elle frappait des mains avec cet air enfantin qui m’avait subjugué.

Je ne pouvais raisonnablement plus la quitter des yeux, perdant toutes mes maigres facultés mentales. Mais chose étrange, je n’en avais cure. Il suffisait. Cet instant suffisait. Elle reprit avec une joie volubile :

– Savez-vous que j’aime particulièrement les artistes ? Maman n’est pas du même avis et pense plutôt que ce sont des gens parfaitement immoraux. Oserais-je vous confier ? Je n’aime pas l’immoralité, mais pourtant, je ne peux m’empêcher d’aimer le souffle si particulier de l’artiste, qui dans sa folie, avec une démesure tenant du prodige, est dévoilé ingénieusement dans son art. Un artiste est forcément fou ou je ne sais plus rien, ajouta-t-elle avec une moue dédaigneuse. Sa sensibilité ne peut être une posture tout de même. Je ne peux y croire. Comment peut-on alors être seulement artiste si l’on n’est pas un peu bohémien ?

– Thaïs, les artistes sont certes fous, mais certains sont devenus les artificiers de la folie. Je peux vous l’assurer. Ils sont, pour la plupart, des bricoleurs de mondanité et deviennent vite ce que l’on appelle des négociants sans vergogne, déclarai-je à mon grand dam.

– Alors ce ne sont pas des bohémiens, de vrais aventuriers, renchérit la jeune femme. Je ne peux m’empêcher de croire en l’art. C’est définitif. Il est à mon sens la plus vivifiante des expressions de notre âme. Il est le meilleur de nous-même. Voyez-vous, j’ai en horreur le mensonge. Vous, Marc, êtes-vous un imposteur ? me demanda-t-elle en me dévisageant sérieusement et avec une grande insistance.

Je me surpris à rire et ce rire résonna bizarrement dans tout le jardin. Des oiseaux s’envolèrent au même moment, comme surpris par ma voix. Je me mis à les suivre du regard puis, je finis par lui répondre :

– Même si je peins et que j’aime ce métier qui m’emploie à toute heure, je ne prétends à rien. J’ai déjà trop vécu pour ne plus avoir de prétentions, mais pas assez pour ne pas y croire encore. J’ai sans doute les prétentions de mon ignorance, terminai-je.

Thaïs devint alors mélancolique et ne prononça plus un mot. Elle était de nouveau comme absorbée par le vide. Puis, brusquement, la douce Thaïs se tourna vers moi et me lança solennellement : « Marc ! peignez ce jardin, peignez-le et n’oubliez aucun des détails qui le composent. N’oubliez pas les tilleuls en fleurs, les roses sauvages, ni les capucines au fond du jardin, ni les camélias, ni même les pâquerettes. Fouillez dans les herbes et retrouvez l’âme de ce lieu féerique. Peignez-la. Faites-le pour moi, je vous en prie. Décrivez à travers votre pinceau le bruit furtif des lézards dans les fourrés, le chant du délicat rouge-gorge. N’oubliez pas les violettes, les pensées, les myosotis, les clochettes, les tubercules sauvages, le bleuet, la belle marguerite, les jonquilles, le parterre des fleurs vivaces et odorantes, les œillets, les pétunias, les roches aspergées d’eau du ruisseau, les émouvantes et fragiles perles de l’aube. Peignez le merle et la fauvette, ainsi que la mésange ; faites de ce jardin le regard de votre âme. Venez-y à toute heure, à l’aube, tandis que la rosée mouille nos pieds sauvages. Venez-y au crépuscule, lorsque les belles-de-nuits ouvrent leurs corolles aux papillons. Marc ! Venez ! Revenez me chercher, partout au milieu des centaurées, des pois de senteurs, des vaporeuses pivoines, cherchez-moi partout et trouvez-moi. Thaïs vous attend. »

L’instant d’après, la jeune femme disparut et sur le banc, le panier témoignait de notre dernière rencontre irréelle. Bouleversé, je sus, sans me l’expliquer, que je l’avais perdue. En effet, jamais plus elle ne revint. Thaïs avait disparu dans le secret du jardin. Plus tard, j’appris que la demeure n’était plus habitée, depuis fort longtemps déjà, mais qu’il y avait bien eu une jeune fille qui y avait vécu avec sa mère. Toutes deux avaient péri assez mystérieusement, à la suite d’une maladie. Personne n’avait réclamé la propriété, et celle-ci demeura abandonnée, durant de longues années, envahie par les ronces et les herbes sauvages.

Depuis, les soirs d’été, il m’arrive de pressentir sa présence évanescente, effleurer l’allée de sa longue robe, marchant avec légèreté et riant comme un papillon. Thaïs m’attend et je la rejoins au fond du jardin. Je lui montre mes travaux et je devine toujours son sourire caresser mon pinceau.

Cœurs blessés

Dans l’ombrage dont semblent nous vêtir certaines liqueurs,
J’entends le cri de désespoir des plus grands soubresauts.
Parfois, d’oublier sur le chemin le grand savoir de nos cœurs,
Un écheveau de larmes, une téméraire dérision,
La misère des voix de nos frères et veuillez m’expliquer
Ce déni sans plus que nos mains atteignent les rives mortifères,
Pourchasser par les bruits de l’insolente répression,
Veuillez me dire pourquoi l’homme s’efface et laisse agir les pourceaux ?
Dans nos bulles, comment garder nos larmes, cette triste misère ?
Certains hommes n’ont pas oublié et nous allons les trouver.
J’aime les cœurs blessés, dans leur tourmente vérité,
Je n’ai pu les quitter et continue de les aimer.

Pétale

Durablement éploré, léger, tel un velours consacré,
L’encre carmin des sous-bois, au pâturage sensible,
Assiégé des fragrances irisées et de toute beauté,
L’aile rubis d’un pétale ostensible,
Aux nervures d’un cycle que l’on a tant désiré,
Tel est le propos que soulève le vent incompressible,
Tout le long du jour, alors que le carmin enfiévré,
S’épanche de cambrure fragile et miscible,
Par les échancrures d’un voleté insaturé ;
Le poète erre sans feindre le mot submersible,
D’au loin, un coquelicot sur ma table, s’est posé.

Mouche

La plus belle chose qui soit est sans doute la plus simple, dans l’infinité d’elle-même, comme une sorte de douce tourmente faisant frémir les longs jours d’été, quand le monde disparaît dans l’éclipse stellaire et que durant le jour, la mouche bourdonne sans discontinuité, alors que la seconde se suspend à la sève d’un étonnement exalté. Entendez-vous l’éclatement des bruits qui vous font rire et vous donnent à l’entière liberté ? La chose la plus simple est d’être, immobile dans l’arbre de tous vos mouvements et que la vie joue dans les branchages et que vous vous envoliez.

Sans prévenir

Appelle-moi au petit jour et sans prévenir !
Garde-moi dans le creux de ton murmure,
Ne me préviens pas, non, verse donc ces épîtres,
Comme le suc savamment gorgé d’entretiens libres,
A l’ombre des palabres, sans aucune versatile mesure,
Puisque s’éteignent les feux de mercure,
L’incendie sans que ne brûle le désir.
Appelle-moi au lieu de tes convenances,
Puis respirons ces grands débats,
Sans que ne soient les théâtraux adieux,
Puisque dans ce silence sans émoi,
Le vin a fait son offrande à Dieu.
Des roses mûries à l’été qui s’annonce,
Je pars, sans attendre, sur un chemin,
Bordé de tes luxuriantes confidences.
Appelle-moi donc sans me saisir,
Puis des soubresauts, que l’on en finisse !
Les prairies ont le goût du délire,
Alors, je m’enivre des boutons de soie.
Le printemps ne meurt pas,
Et je gage que la vie soit plus forte.
Appelle-moi dans le creux de tes bras
Quelle est donc cette folie de l’au-delà ?
L’intense que voilà ne s’explique pas.