La femme du jardin

Il existe, j’en suis sûr, un lieu que personne ne peut toucher, ni profaner, un lieu qui vient d’où l’on naît, d’où l’on vient aussi et où l’on va. Quand l’enchantement est notre commencement, il nous a touché. Quand nous sommes malades, nous devenons fragiles, mais nous nous reposons au creux de ce qui a toujours été. Le monde que je connais, dans ce qui partira de moi, est un monde qui est la rencontre. Sans nous trouver, pouvons-nous encore nous connaître ? Si vous désirez emporter l’instant, emportez-le, lui, celui qui est venu et qui vous a émerveillé. Ne le lâchez jamais, fût-il éprouvant. Car dans l’épreuve, il est une finalité.

Je projetais, ce matin-là, de pousser plus loin ma promenade. Ce ne fut pas en vain, puisque je découvris un mur en ruine, et au-delà, un jardin abandonné, dont la luxuriante végétation m’appela. D’énormes fougères et des ronces tenaces me barraient l’entrée. Je dus me frayer un passage au milieu de la flore sauvage. Les oiseaux qui chantaient à tue-tête furent à peine dérangés par ma présence. Quand je levai la tête, le ciel me sembla d’un coup fort éloigné. Allais-je me perdre dans ce jardin ? Il advint, au fur et à mesure que j’avançais, que l’espace se parait d’exotisme. N’avais-je pas aperçu un perroquet survoler mon épaule et me lancer un rire presque moqueur ? Un frisson me parcourut l’échine et je retins mon souffle. Les fleurs étaient opulentes et gracieuses ; les pivoines resplendissaient malgré la saison avancée ; les roses dansaient au sein de l’étrange verdure enchevêtrée. Le chèvrefeuille, qui avait poussé tout près d’un mur, embaumait. La chaleur s’était dissipée comme par miracle et le jardin s’incarnait dans le printemps le plus exquis. Les papillons multicolores faisaient leurs rondes, et j’aperçus même une libellule d’un bleu remarquable, qui me compagna durant un court instant. Au loin, comme jaillie de nulle part, une grande demeure apparut ; une vieille bâtisse en pierre. En continuant de me frayer un chemin dans les hautes herbes, et alors que j’obliquais vers la droite, je vis à ma grande surprise, une jeune femme assise sur un banc, le corps abandonné, tout à la contemplation. Je fus saisis par cette apparition et faillis presque trébucher de surprise. Comme je fis du bruit, la jeune fille tourna lentement la tête vers moi, sans être le moindrement surprise, et me regarda fixement, ce qui me mit dans la gène la plus inexplicable. Il me sembla que face à elle, je devenais quelconque, totalement insignifiant et j’eus presque honte de mon chapeau de paille, de mon veston en toile dont j’avais retroussé les manches. Je portais un sac à dos qui contenait mon attirail de peintre et mon chevalet en bandoulière. Tandis que je préparais une phrase d’excuse, la jeune femme prononça avec un ton presque emphatique : C’est ici, oui, tout juste ici, le lieu idéal pour construire un bassin ! et elle me regarda avec un sourire qui illumina son visage régulier, d’un ovale parfait, aux traits délicats et fermes à la fois.

Peinture de Vittorio Matteo Corcos
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