La femme du jardin

Deuxième partie

J’avais loué la petite chambre d’un vieil hôtel de campagne, situé à la limite d’Yzosse, chez Mr et Mme Cyprien, des gens charmants. Était-ce songe d’un été que m’enchantaient les promenades que je faisais très tôt, afin d’éviter les chaleurs estivales, particulièrement marquées cette année-là ? Mme Cyprien me préparait de copieux repas que je ne savais, hélas, à mon grand regret, honorer, même avec la plus remarquable des bonnes intentions. Selon elle, j’étais trop chétif et un peu palot, ce qui me faisait sourire secrètement. Pour mon expédition, je me munissais d’un carnet de dessin, de quelques crayons de couleur et du repas froid que me préparait Mme Cyprien. Le paysage me ravissait et je finis par prolonger mes sorties, en dépit des températures incendiaires. J’aimais me réfugier dans les sous-bois, tout près d’un ruisseau qui s’épuisait pourtant devant les rudesses de la sécheresse. J’éprouvais le besoin de me baigner dans la nature, de m’y laver, me sentant comme par trop tôt pollué par les vices du siècle. Je revisitais mentalement Les rêveries d’un promeneur solitaire et saisissais pleinement, avec un engouement nouveau et sans limite, ce qu’avait dû éprouver Rousseau lors de ses immersions dans la nature. Mon esprit revivait, indépendant et soulagé. Je revins chaque jour étudier le paysage, l’invitant à me surprendre. Quand je rentrai, curieuse, Mme Cyprien venait prendre de mes nouvelles. Elle était fière de surprendre le jeune parisien que j’étais et ne me lâchait plus. A cette époque, j’écoutais avec beaucoup d’amusement ces propos. Je les trouvais frais, sans composition. Cette brave femme me reposait, d’une certaine manière, de tout ce que j’avais connu jusque-là.

– Quand il nous vient de bonnes gens comme vous, on est plutôt content, me dit-elle un soir.

– Ah ? demandai-je, surpris.

– Pour sûr ! beaucoup sont de passage. Ils marmonnent entre leurs dents et nous lancent des ordres avec fierté. On se demande pourquoi d’ailleurs. Ici, c’est un petit hôtel sans prétention. C’est parce qu’ils payent qu’ils nous prennent pour leurs esclaves. Mais, l’argent n’empêche pas le respect.

– Je vous approuve sans réserve, Madame.

– Nos enfants sont partis pour la grande ville. On s’est finalement retrouvés seuls. Ça nous cause du chagrin, mais on s’y fait. Dans le fond, on les comprend. Ils doivent s’ennuyer dans ce coin perdu. A côté de la ville, ici, ça doit leur sembler terne. Pour nous, c’est pas pareil. C’est notre pays et on n’a pas connu autre chose. Il coule dans nos veines. On l’aime, voilà tout, tandis que la jeunesse… elle aime bien se distraire.

Mme Cyprien me couvait comme si j’étais un de ses enfants et je comprenais, qu’à sa façon, elle aurait aimé que d’autres s’occupent de ses petits comme elle le faisait avec moi.

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*La peinture est d’Édouard Vuillard (1868-1940)

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