Le marché Brassens (suite)

Alors que je me promenais entre les étalages, le nez rivé sur la couverture des vieux livres, absorbée par les odeurs intemporelles de certains ouvrages, je surpris une scène pour le moins inhabituelle : une femme, toute vêtue de blanc, après avoir poussé un gémissement à peine audible, s’écroula de tout son corps sur le sol. Mr de Kuyper, un vendeur de longue date, d’origine néerlandaise, avec qui il m’arrivait de converser, se précipita presque aussitôt vers la femme et commença à tapoter ses joues avec beaucoup de délicatesse. Il n’eut pas le temps de réagir plus longuement, car la dame en revenant à elle, se leva prestement, et sans la moindre gène, s’empara d’un livre, qu’elle acheta, au grand étonnement de tous. J’eus tout le loisir de l’observer : il s’agissait d’une femme d’une quarantaine d’années (je sus plus tard qu’elle en avait quarante deux), habillée de la tête aux pieds de blanc, ce qui me sembla d’emblée singulier. Un chapeau d’un autre temps, révélait plus qu’il ne cachait une chevelure épaisse, d’un blond cendré, qu’elle avait noué négligemment en chignon. Son corsage était d’un tout autre âge aussi. Peut-être datait-il du début du siècle dernier ? Sa longue jupe lui tombait jusqu’aux chevilles, une jupe en coton, striée de soie de même couleur. J’avais aussi remarqué son vieux sac en cuir blanc. Elle portait des gants immaculés.

Je croisais un moment ses yeux d’un bleu délavé, presque transparents. Je piquais un fard, car je compris qu’elle m’avait remarquée. Mais Emily Kaitlyn ne fut pas décontenancée, et je l’appris plus tard, presque à mes dépends, je dois le confier, que cette femme n’avait aucune limite. Elle s’avança vers moi, ignorant la foule curieuse. Elle avait bien sûr pris le soin de ranger le livre, récemment acheté, dans son grand sac. En moi-même, j’en concluais que le fameux livre avait certainement été à l’origine de son trouble, et avait ainsi provoqué son malaise. Quand elle fut face à moi, elle me prit fermement le bras et me lança avec une voix très claire, et son accent indubitablement british m’indiqua qu’elle était anglaise  : Venez jeune fille, je vais vous montrer un ouvrage que je vous conseille vivement d’acquérir. A ce moment-là, je sus qu’Emily Kaithlyn m’entraînerait inévitablement dans la plus incroyable des aventures. Je ne pouvais me l’expliquer, mais j’en étais simplement convaincue.

2 réflexions sur “Le marché Brassens (suite)

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